Puissant et reposant

Puissante nation des États-Unis. J'suis à Fort Stockton (Texas), il faut que j'avance. Ce putain de gâteau ne s'arrête pas de faire effet. Sérieusement, ça fait combien de temps que je l'ai bouffé ? Quatorze, quinze heures, peut-être plus ? Mais bordel, j'ai du mettre un kilo de weed dans le beurre, c'est pas possible. Je le prends tranquille, j'avance le long de la route, je fais un peu de stop, je parcours le Texas.
Je vois des zones oubliées au milieu de rien, témoignant de façon splendide d'un passé plus actif ; des enseignes aguicheuses, des menus encore présents sur les tables poussiéreuses, l'espoir hante. A côté, des humains dynamisent un établissement qui, bien que plus moderne, n'échappe pas à la menace planante au-dessus de l'état tout entier. Les fantômes n'attendent qu'un peu de peur pour investir ces futures carcasses en bois. La vie et ce désert sont en perpétuelle lutte. 
J'entre dans un de ces restaurants routiers, il faut faire une halte, aller manger quelque chose de chaud. Je m'assois sur une des banquettes et ne tarde pas à recevoir ma portion de frites, mes oignons et mon burger. Derrière moi, une bande de jeunes rigolent bruyamment, je crois comprendre qu'ils ont fini leurs examens et qu'ils vont s'éclater un max. Quand je demande un peu de ketchup à la serveuse, l'un des jeunes capte mon accent frenchie, il m'interpelle : « Bonjour ! Jeu m'appeuleu Thomas ! – il a un accent moyen mais j'apprécie l'effort.
-Bonjour, moi c'est Sal.
-Pardon ?
-Sal, Mocco is the name.
-Oh ! Bonjour, Sal. ». La discussion continue sur des banalités, ils m'offrent une bière, j'accepte. Ils comptent partir plus au sud, au Mexique, pour une énorme soirée là-bas. Les bières s'enchaînent, j'en compte six vides devant moi, les autres ont pas mal carburé aussi. Un des mecs propose d'aller fumer un joint sur le parking du restaurant, j'accepte. Il s'appelle Jim, il est grand, propre sur lui, chemise, ceinture en cuir, l'air un peu fier. On est les deux seuls à fumer sur le joint, je lui parle de la France, des ronds-points, toutes ces conneries. Son joint m'allume grave la gueule, il ne s'incommode pas de tabac et malgré la douceur gustative, le truc déchire bien. Il fait nuit, l'air est un peu frais, mais être ici à cet instant me parait formidable. Jim remarque mon émotion et me demande comment je trouve son pays, je lui réponds une phrase un peu louche, en anglais, mêlant mélancolie, fantômes et fatalisme. On rejoint le groupe, puis Thomas se lance, et m'invite à les rejoindre dans leur escapade mexicaine, j'accepte. On trinque avec une nouvelle tournée de bières. On prend la route. La fille qui conduit n'a pas trop bu, je crois qu'elle n'a même pas fini la seule bière qu'elle a osé commander. Sur les sièges de devant, les deux filles ; à l'arrière, il y a Thomas, Jim et moi. On blague un peu, je ne saisis pas tout ce qu'ils racontent mais ils essayent quand même de m'inclure dans la conversation. Sur le trajet, je bois une bonne quantité de bières, trois ou quatre pétards tournent. Je passe quelques billets pour l'essence et peu à peu, on arrive à la frontière. Les douaniers ne font pas trop chier, ils seront moins coulants pour le retour, j'imagine. Dans la voiture, les amerloques foutent la musique à fond, ils sont sur-bouillants. J'essaye de calmer le jeu, je leur dis un truc sur le fait qu'il faut garder des forces pour la soirée mais je ne sais pas s'ils comprennent. Dans tous les cas, ils ne semblent pas bien le prendre. La musique est coupée et les gens s'arrêtent de parler. Ils sont cons, moi j'essaye de communiquer avec eux, ils pourraient être plus indulgents, j'ai du faire une maladresse linguistique et eux, ils me tombent dessus, direct. Boarf, c'est pas grave, vu toutes les bières qu'ils m'ont offertes, c'est pardonnable. Au bout de quelques heures, on arrive enfin à la soirée. Ça se passe au bord d'une ville sur un espace vierge, le début d'un important désert. Il y a trois murs de son, beaucoup de stands au milieu – vendant bouffe, tise, t-shirt –, et la soirée est déjà bien remplie. L'ambiance me convient parfaitement. On avance tous les cinq et avant de rentrer dans la foule, Thomas me brandit un petit cachet. Je comprends que c'est un don, qu'il n'a pas l'intention de me le faire payer, j'avale le truc, qui a une étoile gravée en son centre, sans me poser de question. Je suis dans la foule, j'ai perdu le groupe depuis longtemps. Je danse un peu. Il y a des gens étranges. J'ai l'impression d'être au cirque. Certains mecs que je croise me demandent comment je vais, je leur réponds que ça va mais ils n'ont pas l'air convaincu. J'achète une bière et déambule dans la foule, j'arrive à gratter un joint, il ne m'en faut pas plus pour supporter tout ce raffut. La soirée se passe. Puis merde, tout ça me fait chier. Il faut que je bouge de là. Il y a trop de monde et moi, au milieu de ça, je suis arraché. Complètement arraché. Le space-cake n'a pas fini de me toucher, même si je pense avoir passé le pic de la défonce, la tise m'a rendu marteau et ce putain de cachet me met dans un état de tremblote ; je tremblote d'excitation, de volonté d'être dans le mouvement. Je marche, je marche. Je suis au Mexique, dans le parking d'une sorte de petite rave, méchamment défoncé. Il n'y a pas vingt heures, j'étais encore à Toulouse. Mais bordel, qu'est ce que je fous là ? Il y a trop de folie dans cette situation, je ne peux pas encaisser. Qu'est ce que je fous là ? Je dois me cacher, on doit avoir retrouvé le pauvre gars que j'ai assommé à l'aéroport, peut-être qu'ils ont une vidéo, peut-être que je suis déjà recherché. Je vais vers le sud, c'est le plus sûr. Je longe une large route, au-dessus, une putain de chiée d'étoiles, je n'en ai jamais vu autant. Néanmoins, mon état ne me permet pas d'attendre et de rester dans la contemplation, je marche vite, perdu dans le bouillonnement de pensées qui me fait avancer, je n'en tire rien de précis : mon corps bouge, mon esprit cherche pourquoi. Je suis loin de la fête quand un camion s'arrête pour me prendre. C'est un mexicain, il essaye bien de me parler en espagnol mais je n'y comprends rien. On communique très sommairement en anglais, il ne maîtrise pas vraiment la langue. Après une heure de tremblote, le mec gare son camion sur la chaussée, on est en plein milieu du désert. Au départ, je pense qu'il veut faire une pause, se dégourdir les jambes mais le mec me fait signe de le suivre. J'ouvre ma portière et descends. Le chauffeur m'encourage à le rejoindre, il sourit, je crois qu'il veut me montrer quelque chose. Puis soudain, il pointe son doigt vers un gros caillou à quelques mètres de nous « Look, look ! », je me concentre et aperçois un lézard ; un iguane, je crois. Le mexicain est très excité « Look, look ! », je lui fais signe que je l'ai vu, essayant de mimer de l'intérêt. L'homme se met à rire silencieusement, il sort un calibre et dézingue l'animal, il fait littéralement exploser sa tête. Le corps de l'iguane est propulsé en arrière et des débris de crâne s'éparpillent. Il range son flingue et me tape dans le dos. Je n'ai pas le temps de dire grand chose. Je souris un peu. On remonte à bord du camion et on continue notre route. On arrive enfin dans une grande ville, le routier me fait comprendre que, pour une fois, il va dormir à l'hôtel et m'invite à faire la même chose. Il repartira demain à huit heures du mat' avec moi, si je le souhaite, j'accepte. On rentre dans le même hôtel, il loue sa chambre en premier et me salue quand il s'éloigne avec sa clef. Je m'avance pour parler avec la guichetière. Je suis vraiment trop défoncé. Je n'arrive pas à la regarder dans les yeux et ma main tremble. Je lui demande une chambre simple. Elle m'indique la somme à payer et je lui file quelques dollars. J'ai la clef entre les mains, je dois retrouver la cent huit. Mes pas sont hésitants, je regarde les pancartes, je m'arrête pour contempler un aquarium. Puis, je trouve la chambre. Je ne suis pas fatigué, il faudrait que je dorme, mais ce serait impossible. Je laisse ma veste sur le lit et descends me prendre une bière au bar. Je m'installe au comptoir. La bière est à trois dollars. Il faudrait que je trouve quelqu'un d'autre pour m'amener vers le sud, ce camionneur est givré, il va finir par me descendre comme ces putains d'iguanes. Il va s'arrêter, me foutre une bastos dans le bide et me laisser crever dans le désert. Je bois une gorgée de cette bière rafraîchissante, un vieil homme s'assoit à côté de moi : « Vous êtes français ? – il a un accent correct.
-Euh… Oui.
-J'adore la France !
- Ah, merci.
- Vous savez, j'ai toujours voulu visiter Paris, c'est une ville pleine de merveilles.
- Paris ? Mouais.
- Non, vous ne trouvez pas ?
- Ben si vous parlez aussi bien français, c'est que vous auriez vraiment rêvé visiter Paris, donc je ne voudrais pas être impoli.
- Pardon ? Vous voulez dire que vous n'aimez pas Paris ? Mais, pourquoi ?
- Il y a une semaine encore, vous savez de quoi j'ai rêvé ?
- Non, pas du tout.
- J'ai rêvé que j'étais en train de mourir, sur le trottoir.
- Oh mon dieu !
- Oui, en train de lentement crever sur le trottoir, pas une mort dont on peut être fier, une mort qui vous ronge de l'intérieur, une mort qui vous empêche de dire vos dernières paroles correctement. Vous êtes spectateur de votre misérable disparition.
- Oh…
- Je suis à terre, agonisant, criant de douleur. Et autour de moi, six ou sept personnes, plantées là, ne faisant rien. Elles sont occupées à parler entre elles, daignant m'accorder un regard de pitié, de temps en temps. Ces parigots n'en ont rien à foutre. Aucun d'entre eux n'a quelque chose à branler de mon sort. Avant de cracher mon dernier souffle sur ces connards, j'réussis à articuler « Putain de parigots ». Je me suis réveillé en sueur et j'ai fumé un joint.
- Mais c'était simplement un rêve ? Non ?
- Ouais, simplement un rêve
- Alors, on peut dire que ce n'est que votre imagination ?
- Ah, ça, c'est certain.
- Je ne pense pas qu'on vous laisse mourir par terre à Paris.
- Je sais pas, vous avez peut-être raison. ». Le vieil homme commande deux bières, une pour moi, une pour lui. On trinque. Ses lèvres se pincent, il prend une goulée de bière, je crois qu'il est américain, en tout cas il est blanc. La frontière n'est pas extrêmement loin, ça ne m'étonne pas de le voir ici. Il a un chapeau, les dents plutôt jaunes. Il doit avoir un peu moins de soixante-dix ans. C'est triste, ce mec s'est fait chier à conjuguer des verbes au passé du subjonctif mais n'a jamais pu foutre les pieds en France. Il est peut-être déjà allé au Québec mais ça m'étonnerait aussi. Il a un jean, des chaussures de chantier, une barbe grisonnante mais entretenue. Il me fait penser à un vieil agriculteur. Il boit une seconde gorgée de bière et tape sa jambe : « party time ! ». Je lève mon verre et descends la moitié de ma bière. Le mec me dit s'appeler Victor. De sa seule voix, il arrive à me calmer, à me faire oublier pourquoi je me retrouve ici. La sérénité incarnée. Ma tremblote s’apaise, mon regard s'adoucit, la situation se simplifie. Ici, dans un bar perdu, avec Victor. Ô, toi, reposant Mexique.

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