Saison 2 Episode Bonus

PARTIE I

« Thierry ? », l’assiette est presque vide, ça a été difficile d’en arriver là, les haricots étaient surgelés, les nuggets vieux d’une semaine. Qu’est-ce que je réserve à la petite ? Elle s’en contre-fout de bouffer de la merde dans des assiettes moches... Chaque jour qui passe ses chances s’amenuisent. J’espère qu’elle sera forte, qu’elle sortira d’ici rapidement, je n’ai pas le temps de m’occuper de tout ça et sa mère... C’est sa mère. « Thierry ? Tu en re-veux ? », Clara est déjà repartie dans sa chambre. Il est presque treize heure, il faut que je boive un café avant de repartir sinon ça va être l’angoisse. « Thierry, tu m’écoutes ? », je lève la tête, on est bord du drame : « Oui, pardon, j’étais ailleurs...
— Tu en re-veux ?
— Non, merci. J’ai bien mangé.
— Tu sais... Il faut que tu te reposes, prends quelques jours. », j’attrape une tasse et me sers un café. Delphine commence la vaisselle : « Tu dois rester tard ce soir ?
— Je sais pas encore. On a un drôle de gars qui... Enfin, ça dépend ce qu’ils ont trouvé sur lui et... Faut voir. », je pose ma tasse vide dans l’évier et embrasse Delphine. En ouvrant la voiture, je vois que j’ai laissé un dossier sur le siège, il faut que je fasse plus attention... Si je continue, on ne va pas me louper. Il ne leur en faut pas beaucoup pour s’inquiéter. Je gare la voiture sur ma place et entre par la porte principale : « Salut Thierry ». Je lève à peine la tête et fonce dans mon bureau. Il y a Gaspard et Charles : « Salut les gars. On a quelque chose sur lui ?
— Ouais... On a remonté les caméras, commence Charles, il est parti d’ici, c’est un Toulousain — il se gratte le crâne. Gars normal, je sais pas ce qu’il lui a pris.
— Il a un appartement vers Saint-Michel, on y va dans la matinée, enchaîne Gaspard.
— Parfait. Il bossait ici ?
— Pas de boulot. On a fait suivre sa photo. La victime a collaboré, donc... On a ce qu’il faut pour bosser. Ça m’étonnerait qu’il soit assez con pour revenir mais on sait jamais... Dès qu’on a assez d’éléments pour envoyer le dossier en haut, faut pas hésiter à le faire, on pourra pas faire grand chose de plus.
— Moi, un gars qui part comme ça... Ça me laisse quand même penser à du lourd... », Gaspard me tend ce qu’ils viennent d’imprimer : « Sal Mocco... Ça sonne bizarre. », je prends un autre café et fume une cigarette. On vient me chercher un peu plus tard : « Tu viens ? On a rendez-vous avec le serrurier. », c’est Charles qui conduit, il met la sirène pour rattraper nos cinq minutes de retard. Le serrurier est en bas de l’immeuble : « C’était une location ?
— Ouais.
— Pourquoi on a pas appelé le proprio ?
— On l’a fait mais il est dans le nord de la France. On lui a dit ce qu’on allait faire, il était surtout emmerdé d’avoir perdu son locataire... Il redescend la semaine prochaine, on lui a dit de passer à la maison. », la porte est rapidement ouverte. L’odeur est très forte. Charles : « Bingo... ». J’avance, il y a une installation très sommaire : trois pots et un arrosoir. Ce n’était pas une grosse production... Gaspard me montre les bocaux remplis : « Il doit bien avoir cinquante grammes...
— Sûrement. Mais ça explique pas vraiment son départ. On récupère l’ordinateur ?
— Oui, oui. », il y a une petite balance, le gars vendait ; peut-être qu’il a eu des emmerdes avec de plus gros poissons ? On fouille chacun de notre côté mais l’appartement n’est pas bien grand, il y a de la vaisselle sale, un canapé clic-clac et un reste de fromage collé au fond du frigo. Ce gars vivait comme une limace, il mangeait mal, fumait beaucoup, utilisait son ordinateur pour se masturber et ne sortait que pour continuer à faire tout ça. « On a ce qu’il nous faut ?
— Y a rien du tout ici... J’espère qu’on aura plus de chance avec son téléphone et son ordinateur... ». On reprend la voiture et Charles remet la sirène. Le vent s’engouffre par les fenêtres, j’essaye de parler fort : « Pourquoi tu es aussi pressé ?
— Plus vite on rentre plus vite on remplit le dossier...
— Plus vite Je remplis le dossier... », Charles se met à rire et grille un feu rouge.
Dans le bureau, je commence à remplir les formulaires de saisies. L’ordinateur est déjà entre les mains du technicien. A la fin, j’allume une cigarette. Pourquoi ce gars est parti comme ça ? Et plus étrange encore... Est-ce qu’il connaissait la victime avant d’agir ? La ressemblance entre ces deux-là est flagrante et sans ça, sa fuite aurait été un échec total. Sal Mocco... Quel nom étrange. Je me sers un café et Gaspard rentre dans le bureau : « Ta femme a appelé. », Gaspard est arrivé à Toulouse il y a cinq années. Je ne pense pas qu’il restera encore longtemps, on lui propose depuis quelques semaines de repartir à Paris et ce n’est qu’à cause de sa femme qu’il n’a pas encore sauté le pas. Elle veut avoir quelque chose à faire là-haut pour ne pas se retrouver comme une gourde à la maison. Quand je le vois, je me rappelle d’un gamin qui m’emmerdait au collège. A chaque fois qu’on changeait de salle, il attendait de voir où je me mettais pour s’asseoir derrière moi et me coller des bouts de papier dans le dos. J’ai fini par me mettre au fond et il ne s’est pas adapté. Gaspard n’a pas de coup d’avance, il attend, mâche un chewing-gum et vois ce qu’il peut faire. Durant une planque, dans une camionnette, j’ai vu sa bite dans une bouteille de coca. Je prenais les photos de l’échange de stups et lui avais promis de ne pas regarder mais je l’ai fait. Sa bite était dans la bouteille et il a commencé à pisser. Il avait vu la bouteille, il avait vu qu’il ne pouvait pas sortir et il n’a pas attendu de meilleure solution... Je me rappelle de l’odeur et de là où il a posé sa bouteille de pisse. « Ah ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?
— Elle a dit qu’elle voulait aller au théâtre ce soir et qu’il fallait lui dire à quelle heure tu rentrais pour la petite.
— Ah. Merci, je vais la rappeler. », encore une fois, Gaspard n’a pas de coup d’avance. Comment a t-il fait pour se retrouver dans cette équipe ? Oui, je connais ma femme mieux que lui mais... Un flic doit sentir ce genre de choses. « Aller au théâtre... », il n’a même pas esquissé un sourire... Il se sert un café sur ma cafetière et retourne à ses affaires. Après une autre cigarette, je compose le numéro de la maison et tombe sur Delphine : « Salut, chérie.
— Salut, oui, je voulais savoir quand tu rentres ce soir.
— Tu n’es pas obligée de dire que tu vas au théâtre pour savoir à quelle heure je rentre.
— Arrête... Tu sais que ça me gène d’appeler, je ne veux pas en plus qu’on dise que...
— Oui... En tout cas, je pense rentrer assez tôt.
— Super ! Je suis allée chercher Clara, elle a eu une mauvaise note en Français, tu pourras lui parler ? Elle me fait la tête...
— Oui, je lui parlerai ce soir. Je dois y aller, à tout à l’heure.
— Je t’aime. », je me sers un autre café.
Le commandant veut me parler, cette affaire le titille : enfin quelqu’un qui a du pif... Je tape à la porte et entre dans la seconde : « Asseyez-vous Gordand.
— Merci.
— Qu’est-ce qu’il se passe alors pour cette affaire ?
— Il avait une petite production de cannabis dans son appartement et le technicien est en train de fouiller l’ordinateur.
— C’est tout ?
— Pour l’instant, oui.
— Les américains veulent un dossier béton. Ils accusent directement la sécurité de notre aéroport... A quelques heures près, on le tenait mais... Enfin... On ne peut pas non plus traiter les plaintes à la vitesse de la lumière ! Bordel !
— Ils... Enfin...
— Putain de ricains ! Je vous promets que la dernière chose que je veux c’est qu’ils envoient quelqu’un ici mais... Ça risque fort d’arriver si on leur balance pas quelque chose de solide et... Rapidement !
— Ils veulent quelqu’un ici ?
— Ils veulent quelqu’un partout ! Agent de liaison, mon cul ! Gordand, il faut remuer tout ça. Il faut qu’on soit efficace ! Vous comprenez ?
— Oui, oui, commandant.
— Allez voir ce que l’ordinateur peut nous dire. Je veux du résultat ! ». Fred est devant l’écran et me dit de venir. Il a sorti le disque dur de Mocco et l’a branché directement à son ordinateur : « Tu ne vas pas en revenir... C’est...
— Quoi ?
— Je sais pas comment le dire tellement...
— Quoi ?! », il fait glisser la souris et me dévoile un site de cul, une grande noire qui écarte les jambes sur fond mauve : « Non sérieusement, il n’y a rien. », je retourne dans mon bureau et me sers un café. Fred est un gentil connard, il a depuis longtemps rangé sa fierté et ne cache même plus l’inutilité de son travail : « J’ouvre un logiciel et ça me sort tout, il faut juste le mettre à jour de temps en temps... C’est vraiment bien. », peut-être qu’il exagère un peu mais quand je le vois, il m’est difficile de ne pas le croire entièrement.
Mocco... Pourquoi est-ce que tu voulais quitter la France ? Qui te faisait assez peur pour en arriver là ? Pourquoi ne pas avoir simplement acheté un billet d’avion ? Tu ne voulais peut-être pas qu’on apprenne ton départ trop vite... Pourquoi les États-Unis ? Pourquoi pas l’Amérique du sud ? L’Afrique du nord ? Rien ne tient la route... Je revisionne la cassette : on voit ce petit gars dans le hall principal, il a l’air terrifié... Il ressort des toilettes, on le guide vers la bonne porte et l’avion décolle... Sal Mocco. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

PARTIE II

Samuel Powel est arrivé le lendemain de ma discussion avec le commandant... Il ne leur a pas fallu longtemps avant de statuer sur notre incapacité à résoudre cette affaire. Gaspard a trouvé ça très drôle mais Charles a tout de suite compris ce que ça voulait dire : Sal Mocco ne s’est pas contenté de fuir. Il s’est passé des choses là-bas. Bien sûr Powel ne nous lâchera aucune info mais c’est clair pour nous ; la présence de Mocco aux États-Unis est prise très au sérieux. Je suis là depuis moins de cinq minutes que Powel me tombe dessus : « Bonjour Lieutenant Gordand – il parle un très bon français.
— Je vous ai dit que vous pouviez m’appeler Thierry.
— Il faut que vous me disiez... J’ai déjà fait parvenir les données de l’ordinateur à mon service et ils ont trouvé quelque chose d’intéressant.
— Quoi ?
— Ils pensent que Sal Mocco pourrait tenter de rejoindre Washington, D.C., la capitale.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé exactement ?
— Je ne peux rien vous dire mais... J’ai besoin d’avoir accès à des dossiers ici. », Powel est un grand gars, il porte toujours la même chemise blanche avec le dernier bouton ouvert. Il ne fume pas et boit très peu de café. Il n’est quasiment pas sorti de la maison depuis qu’il est arrivé. Il a peut-être même dormi ici. Je sens qu’il va m’emmerder jusqu’au bout... Il a beaucoup d’informations mais ne veut en donner à personne... Par contre, il faut que je l’aide à trouver encore un peu plus de documents : « collaboration totale... ». Quand je lui tendrai le papier qu’il demande, je vais voir son visage rayonner et je ne serai pas convié à la fête, ça c’est certain... Je le traîne là où il demande d’aller et il récupère tout ce dont il a besoin. Je retrouve enfin mon bureau et me sers un grand café. Charles a été mis sur une autre affaire, une fille abusée sexuellement et retrouvée en état de choc sur le bord de la Garonne. En sortant du bureau du commandant : « Ils m’ont bazardé ailleurs...
— Merde...
— Ouais, une minette bourrée qui s’est fait mettre. Mais surtout... Tiens moi au jus pour ce Mocco. Je le sens bien celui-là, faut gratter Sam et lui faire lâcher le morceau.
— Je vais essayer.
— Hé oui ! Essaye, ça vaut le coup, je pense. ». J’allume une cigarette et Powel rentre dans mon bureau : « Lieutenant...
— Bordel, appelle-moi Thierry ! Quoi ?
— Thierry, nous avons retrouvé la piste de Mocco ! Je ne peux pas vous en dire plus mais je vais rentrer dès demain. Je voulais vous remercier, sans vous il m’aurait été difficile d’avancer aussi vite. Merci Thierry.
— Déjà ? Mais qui c’est ce gars ? Pourquoi il a fait ça ?
— Je ne peux rien vous dire... Je suis désolé. Je vais rendre mon rapport au commandant et j’irai faire ma valise à mon hôtel. Encore merci Thierry. », il ferme la porte derrière lui et me laisse seul dans le bureau. Je me sers un autre café. Foutu ricain, il me laisse sur le carreau... Qu’est-ce que ce Mocco est en train de mijoter là-bas ? Ce n’est pas juste... Ce gars est toulousain, on devrait pouvoir être au courant de ce qui se passe. Je me vois déjà ouvrir le journal dans quelques jours... « Un jeune français viole la fille d’Obama ! », il n’y aurait pas son nom mais ce serait parfaitement clair. Tout ça me rend dingue : je ne peux strictement rien faire, je suis coincé dans mon bureau avec un nouveau dossier qui ne va pas tarder à arriver... Je frappe à la porte du commandant : « Entrez !
— Monsieur...
— Gordand ! Asseyez-vous.
— Merci.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Powel est venu me dire qu’il partait.
— Oui, il a déposé son rapport, je ne vous le fais même pas lire, c’est du n’importe quoi ! Huit pages de rien du tout. Il décolle demain, bon débarras !
— Et ce Mocco ?
— Je suis encore en relation avec les ricains... Quand ils voudront nous donner plus d’informations, ils le feront...
— Mais...
— C’est comme ça que ça se passe, mon petit Gordand !
— Très bien.
— Au fait... Je vous mets sur le dossier de la pauvre petite.
— Très bien. Merci. ». Quelle journée de merde... Je retrouve Charles et Gaspard qui me briefent rapidement. La gamine ne se rappelle de rien, trois gars l’ont retrouvée inconsciente à cinq heure du mat’, les analyses ne sont pas encore revenues et sa mère a fait un malaise : « On va aller sur les lieux pour voir si on retrouve pas une capote ou sa petite culotte, crache Gaspard.
— On  va aussi regarder les vidéos du coin pour voir si on la repère, elle était à côté de Saint-Pierre... Elle devait être dans un des bars.
— Okay, ça marche. Je vais faire les bars de Saint-Pierre avec sa photo, peut-être que des barmans la reconnaîtront.
— Si tu veux.
— Ça nous éviterait des heures de visionnage inutiles. ». Dehors, la pluie tombe délicatement, le vent pousse les gouttes contre la fenêtre et je n’ai pas pensé à prendre mon parapluie. Quand je sors, j’allume une cigarette et cours vers ma voiture. Assis derrière le volant, je rallume la cigarette mouillée, il me faudrait un café, je suis dans le brouillard. La pluie s’infiltre par ma fenêtre mal fermée et derrière, j’entends la voiture de Gaspard démarrer. Il klaxonne et file vers le centre. J’en ai assez, on est mercredi et je voudrais déjà qu’on soit dimanche. Delphine a raison, je pourrais peut-être prendre quelques jours, on irait à la montagne avec la petite. Une ballade bien méritée. Je passe quelques rues et gare la voiture sur la place Saint-Pierre. Je lève ma photo devant chaque visage sceptique et à chaque fois la même réponse amusée. Je rentre au bureau, la pluie ne s’est pas arrêtée et j’ai les jambes lourdes. Je me sers un café et Charles rentre dans la pièce : « J’ai commencé à visionner les bandes... Rien du tout et toi ?
— Rien non plus.
— Gaspard n’est pas rentré ?
— Je ne crois pas.
— Bon, je vais continuer. Je pense que tu peux rentrer, t’as l’air crevé. », j’allume une cigarette et termine mon café. J’imagine Mocco caché dans une chambre d’hôtel, attendant le bon moment pour frapper, qu’a t-il en tête ? Je donnerais beaucoup pour que Powel soit un peu plus bavard... Je vais écouter Charles et rentrer à la maison. J’aiderai Delphine à préparer le repas et passerai un peu de temps avec Clara. J’éteins mon bureau, le ferme à clé et avance vers la sortie : « Bonsoir Thierry !
— Bonsoir. », je pousse la porte et m’avance vers la voiture. Il pleut toujours et quelques gouttes tièdes viennent attendrir mes épaules ; le soleil est presque couché, Mocco est loin... Tout ça n’est pas très grave. Je rejoins le volant et parcours la ville. Avant d’arriver, je m’arrête à la boulangerie pour acheter une baguette, la femme doit me reconnaître car elle m’accueille avec un large sourire : « Bonsoir ! », je suis peut-être déjà venu ici mais... Impossible de me rappeler, elle doit simplement être très polie. Pour la peine, je lui prends aussi une tartelette au chocolat, ça fera plaisir à Clara. J’arrive chez moi et Delphine est contente que je sois en avance : « Ah ! Tu es déjà là ! J’allais commencer à faire le repas.
— Tu voulais faire quoi ?
— Des pommes de terre avec un steak haché.
— Je vais le faire. », je mets la tartelette au frigo et commence à éplucher quelques pommes de terre. Il en faut cinq petites par personne. Je les fais bouillir puis les grille dans la poêle avec les steaks. Delphine veut que je lui raconte ma journée mais elle finit par me parler de la sienne. Le repas est presque prêt et le téléphone sonne. « Chéri, c’est pour toi !
— C’est qui ?
— Il a un accent anglais – elle cache le micro.
— Tu veux bien t’occuper des patates ?, j’attrape le téléphone.
— Thierry ?
— Powel, c’est vous ?
— Oui. Il faut absolument que vous veniez à mon hôtel !
— Quoi ?
— Il faut que vous veniez tout de suite. Venez à mon hôtel, je suis à Blagnac.
— Powel, qu’est-ce que vous racontez... ?
— C’est pour Mocco... C’est très important. Vous devez venir !
— Mais...
— Je n’ai pas le temps, je vous donne l’adresse... », Powel me fait promettre de venir au plus vite et me donne l’adresse de son hôtel. Je croise le regard de Delphine et lui adresse un haussement de sourcils. Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ? « Il faut que j’y aille, je reviens vite. Désolé, c’est pour le travail. », j’attrape mes clés et passe la main dans mes cheveux. En fermant la porte : « Il y a une tartelette au chocolat pour Clara au frigo ! ». Je roule vers Blagnac, il pleut toujours un peu. Mes phares découpent la nuit et je rejoins le périphérique, est-ce que je dois appeler Gaspard ou Charles ? Est-ce que Powel a encore besoin d’un dossier ? Moi qui avais presque fait le deuil de cette affaire... Je mets le gyro sur le tableau de bord et active la sirène.



PARTIE III

Powel me fait entrer dans sa chambre, il a l’air très calme. Il y a une bouteille de whisky sur la table mais elle est à peine entamée. « Vous voulez un verre ?
— Je veux bien, oui. », il me sert un fond et me conseille de m’asseoir. Il a son habituelle chemise blanche, deux boutons ouverts cette fois. Par la fenêtre, on devine les phares des voitures du périphérique, ils dessinent un quadrilatère au fond de la pièce, passant de droite à gauche et s’allongeant peu à peu. Le lit est fait et Samuel Powel est assis dessus. Je termine mon verre et m’en sers un autre un peu plus épais. Powel regarde mon manège et sort une photo d’une enveloppe qu’il avait cachée derrière son dos. Je bois une gorgée : « Powel... C’est quoi cette histoire ? », il se lève et dépose la photo sur la table. Elle est imprimée sur du papier photocopie : cinq soldats armés tiennent en respect un vieil homme et... Sal Mocco. Powel attend ma réaction, il est toujours debout et va pour se servir un verre. Le mien est déjà dans mon estomac : « Vous l’avez eu, alors ? Il était où ? Et surtout... Pourquoi vous me montrez ça ?
— On ne l’a pas eu... Cette photo aurait été prise au Suriname !
— Au quoi ?
— En Amérique du Sud au Suriname.
— Qu’est-ce qu’il foutait là-bas ?
— Je n’en sais rien...
— Ils vont le rapatrier ?
— Ce n’est pas la question, vous ne comprenez pas... – il allume une cigarette.
— Vous fumez ?, j’en allume une aussi.
— Je ne pense pas que cette photo soit réelle... Elle n’a pas été obtenue officiellement, si vous voyez ce que je veux dire... Et le Suriname n’a pas du tout confirmé le fait qu’il détenait Sal Mocco... Je ne pense pas qu’il soit réellement entre leurs mains.
— Qu’est-ce que vous racontez...
— Je pense qu’il se savait suivi, il savait qu’on était sur son dos. Le fait de faire cette photo et de l’avoir mise là où nous l’avons trouvé... Je n’y crois pas, c’est tout. Écoutez Thierry, je suis dans ce métier depuis bien longtemps et je n’y suis pas arrivé en passant par une foutue école, quand il y a une embrouille, je le sens parfaitement. Là, je n’y crois pas.
— A quoi vous pensez alors ?
— Ce gars est fort. Je ne pense pas qu’il ait quitté les États-Unis. Et je ne vais pas vous mentir, le bureau ne me suit pas sur ce coup là... Je suis tout seul. J’ai besoin de vous.
— De moi ? Mais pourquoi ? », Powel a à peine trempé les lèvres dans son verre, j’ai quasiment terminé mon troisième. Je regarde encore une fois la photo. Sal Mocco n’a pas l’air en forme, si ce truc est un montage, Powel a raison de s’inquiéter, tout est parfaitement réalisé. Le vieux à côté ne me dit rien : « Parce que vous êtes le seul que cette affaire titille autant...
— Qui est le vieux à côté de Mocco ?
— On en sait rien – il écrase sa cigarette dans le cendrier.
— C’est quoi votre plan ?
— Nous retournons à Washington et nous creusons avec les dossiers sur place, on ne peut rien faire d’ici ! Je suis sûr que les réponses vont apparaître.
— Vous voulez que je vienne avec vous aux États-Unis ? Mais vous êtes fou... J’ai laissé ma femme en lui disant que je rentrais rapidement...
— Thierry... Je vous parle peut-être d’un attentat. Je vous parle d’arrêter un malade mental qui met en danger l’ordre mondial... Marquer l’histoire ! Thierry Gordand and Samuel Powel... », j’avale mon quatrième verre et rallume une cigarette. Et puis, pourquoi pas ? J’appelle Delphine pour lui dire que je dois participer à une opération exceptionnelle de mise à niveau dans le nord de la France et elle me demande de faire attention. Samuel a déjà acheté mon billet, nous partons dans une heure à peine. L’américain a une petite valise, il la ferme rapidement et me propose d’aller attendre à l’aéroport. Nous sommes dans l’entrée de l’hôtel et je vais dans la voiture pendant que Samuel paye sa note. La pluie s’est arrêtée et l’angoisse commence à monter, un nœud, une masse. J’allume une cigarette. C’est une drôle d’histoire. Clara doit être dans sa chambre, elle ne va pas tarder à aller se coucher, Delphine, dans le salon, regarde la télévision. D’ici, on voit les avions prendre de l’altitude, il y en a un qui vient de décoller : il grimpe, passe au-dessus du périphérique, la lumière des hublots commence à s’effacer et l’énorme appareil s’échappe dans les nuages jaunes-gris. Powel rentre : « L’aéroport est juste à côté.
— Oui, je connais – les pneus glissent, nous arrivons devant le bâtiment.
— Mettez votre voiture dans ce parking. ». La caméra qui a filmé Mocco il y a quelques jours est juste au-dessus de nous, un peu plus loin, on devine l’entrée des toilettes. Difficile de croire que tout s’est joué ici... L’avion est à l’heure. Powel n’est pas assis à côté de moi et les quelques verres bus m’aident à m’endormir.
Nous sommes encore dans les airs, Powel a échangé sa place avec celle de ma voisine. Il essaye d’établir un relation entre tous les éléments de l’enquête en sa possession. A la fin, il arrive à quatre possibilités qui selon lui sont les seules envisageables. Ses gestes sont sobres et je n’arrive pas à dire s’il est totalement sérieux quand il énonce la dernière des hypothèses : « Ou autre chose... ». L’hôtesse passe et nous demande ce que l’on veut manger, Samuel prend du poisson et moi le poulet. Il ressort la photo de Mocco avec les militaires et murmure : « Le fait que quelqu’un soit prêt à sacrifier sa vie est suffisant pour en terrifier des milliers... ». Est-ce une citation connue ? Mocco est au cœur d’une sombre affaire, c’est certain. Il part à l’autre bout du monde en volant l’identité de quelqu’un, se retrouve potentiellement au Suriname arrêté par l’armée ou, encore plus mystérieux, aurait monté cette image de toute pièce... Dans tous les cas, on ne peut pas se tromper en s’intéressant à ce personnage.
Quand l’avion perd en altitude, je me tords pour apercevoir le sol par le hublot. Washington est glaciale, il n’y a pas un nuage mais voir la neige de la veille ou de l’avant-veille attendant dans les rues ne m’étonnerait pas. Les lumières orangées des lampadaires dessinent un circuit plus ou moins net selon la densité des constructions. On imagine facilement des gens mourir dans ce théâtre.
En moins d’une heure nous arrivons dans la voiture de Powel. Il veut passer chez lui pour prendre quelques affaires puis il ira à son bureau : « Vous pourrez vous installer chez moi, je vous laisserai le dossier que j’ai déjà constitué et je ramènerai d’autres documents le plus rapidement possible. J’ai quelques idées en tête mais nous en parlerons plus tard. ». Son appartement est au troisième étage d’un petit immeuble. Je ne sais pas vraiment où nous nous trouvons dans la ville et d’ailleurs je ne sais pas non plus pour combien de temps Samuel est parti. J’allume une cigarette. Il y a une bouteille de whisky et cinq verres sur le buffet. Je m’en sers un grand et m’installe dans le canapé. Le dossier est sur la table basse. J’étale tout devant moi : toujours cette photo de Mocco au Suriname, un tirage zoomé du vieil homme l’accompagnant, quelques discussions téléphoniques retranscrites, un plan de Toulouse avec des figures géométriques superposées, une autre photo de Mocco en gros plan, des factures d’électricité de son appartement, un DVD-R, quelques captures d’écran de la vidéo de l’aéroport, une clé USB, des rapports détaillés du relevé d’empreintes et de la discussion avec la victime, un poème anarchiste de Kenneth Rexroth retrouvé sur son ordinateur, des photos de sa culture de cannabis et une coupure de presse portugaise où l’on peut lire en dessous d’un Mocco triomphant : « Um sobrevivente acabou com a organização dos piratas-ninjas ».
Je me lève pour chercher les toilettes. Près de l’entrée, une porte beige avec un interrupteur à l’extérieur. J’entre et il y a bien une cuvette, un robinet et une petite armoire murale. Je lève la cuvette pour pisser. En tirant la chasse, mes yeux se posent sur la boîte blanche collée au-dessus du lavabo : « Il y a sûrement les médicaments là-dedans. », qu’est-ce que ce bon vieux Powel couve ? Rien de contagieux, j’espère... La porte d’entrée s’ouvre avec fracas, j’entends Samuel : « Where is he ? Thierry ?!
— Je suis là – en sortant des chiottes.
— Fuck... Il y a un problème, il faut partir tout de suite !, le pauvre homme a l’air terrifié.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Nous n’avons pas le temps. Il faut partir tout de suite. Venez, on prend ma voiture. », le dossier est toujours éventré sur la table basse et nous ne fermons même pas la porte d’entrée à clé. La voiture de Samuel est devant l’immeuble et elle tourne toujours. Il me fait monter à l’avant et démarre à toute allure. La nuit est calme et j’active le chauffage pour éviter de trembler : « Bon... Qu’est-ce qu’il se passe, Powel ?
— C’est... C’est fou. Regardez derrière nous, discrètement. Il y a une voiture grise... Vous la voyez ?
— Oui.
— Ils me suivent depuis notre arrivée aux États-Unis, peut-être même qu’ils étaient là avant...
— Qui ? CIA ?
— Non. Ils sont de chez vous. », la voiture est vingt mètres derrière nous. Je n’arrive pas à voir combien il y a de personnes à l’intérieur. Nous nous engageons sur une voie rapide et la voiture grise suit. Powel dit vrai, ces hommes sont sur nous... Une légère pluie commence à tomber et l’américain active les essuie-glaces ; la soufflerie du chauffage se mélange avec le glissement du caoutchouc contre la vitre. Difficile de se sentir en danger dans ce cocon de métal et de plastique. Les fauteuils sont confortables, on pourrait y dormir. La route est hypnotique et les indicateurs lumineux du tableau de bord interdisent tout problème. Powel : « J’ai découvert quelque chose... Je pense que c’est exactement ce qui les inquiète... Il s’est passé quelque chose en Guyane et Sal Mocco est concerné... Impossible de savoir quoi et ce n’est pas eux qui nous le diront. », il doit faire 23°C dans la voiture, alors que dehors la pluie menace de devenir neige. J’ai poussé le bouton de la radio et derrière toute la symphonie de mécanismes, un léger air de jazz trouve sa place. Samuel veut nous faire quitter la ville, il pense que la voiture qui nous suit n’est pas aussi économe que la sienne. Et nous avançons donc vers l’Ouest : « J’ai aussi pu apercevoir le dossier d’un homme mêlé à tout ça, il était au Suriname et en Guyane. C’est un ancien soldat français. Je n’ai pas eu le temps d’en savoir plus mais je pense qu’on pourra... », à ce moment notre voiture part dans le décor. On glisse vers la droite, puis vers la gauche et quand les roues se retrouvent perpendiculaires à la route, deux d’entre elles se lèvent et nos misérables carcasses sont propulsées dans une danse sauvage. On se retrouve la tête en bas et Powel trépigne : « Les enfoirés ! Venez Thierry ! ». Tout autour le noir de la campagne, l’air de jazz a laissé la place à trois chanteuses gospel, les voyants sont toujours aussi réconfortants mais le froid qui s’infiltre par les vitres brisées écrase la soufflerie chauffée. Enfoiré de Mocco...

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