Dangereuse et espiègle

Dangereuse nation du Mexique. Victor, le vieux, est chaud bouillant. Il a une descente assez impressionnante. De mon côté, j'ai toujours la tremblote, le truc que m'a filé cet amerloque me fout en sueur. Quand Victor me tire la manche, m'embarquant vers sa voiture, je ne résiste pas. Je pense à ma veste toujours posée sur le lit et aux nombres de choses que j'oublie et que je ne pourrais jamais retrouver mais, à part une moue sinistre, je ne met au point aucune stratégie salvatrice. Il a une vieille Honda assez sympa. Je monte à l'avant, lui, se met aux pédales. Il démarre la machine dans un raffut incroyable et allume les phares. On dévale une piste de sable à bord d'une carcasse roulante. Le truc doit dater des années soixante. Le vieux type est vraiment dingo, je ne l'avais pas vu comme ça au bar. Il attrape un sac à l'arrière, ne regardant plus la route ; je me tiens prêt à sauter de la voiture à tout moment, ne me sentant plus en sécurité avec ce mec. Il balance le sac sur mes genoux et ré-agrippe le volant. La voiture fait une embardée mais le vieux gère le coup : « Ouvre le sac ! », je m'exécute : il y a un énorme pochon de weed à l'intérieur ; le vieux continue : « Roule un joint et donne moi les acides qu'il y a dans le fond ». Sa weed a l'air vraiment bonne. Je lui file son acide et roule deux énormes pétards, en lui tendant un des cônes, Victor m'interpelle : « Tu ne prends pas d'acide ?
- Boarf, non. J'ai déjà pris assez cher. Si tu savais…
- Ah ?
- Ouais », il n'insiste pas. Le vieux conduit jusqu'au petit matin. On ne parle pas beaucoup. Je me demande si son trip fait vraiment effet. De toutes les façons, même si le carton est pourri, il doit forcément sentir la weed qu'on s'enfile depuis plusieurs heures. Et malgré ça, il continue à gérer la voiture sur une piste pas forcément évidente. Il me propose, à nouveau, de prendre une de ses saloperies, mais je refuse. Je sens l'effet du cachet descendre peu à peu, j'ai l'impression que je vais pouvoir revenir à un seuil de défonce raisonnable. Victor a l'air heureux au volant de sa caisse, un joint au bec, défoncé, il m'inspire le respect ; sa confiance en – ou son non-intérêt pour – l'avenir est agréable. Soudain, il se met à gueuler : « Merde – il ajuste son rétroviseur –, ils sont là ! ». Je regarde par la fenêtre pour comprendre la situation. Au loin, un petit nuage de fumée avance, il nous suit. Victor freine comme un porc, la voiture dérape, je me cogne contre la portière. Le vieux sort de la voiture et se dirige vers le coffre. Je lui emboîte le pas. En jouant avec la poignée, il m'annonce : « C'est ça qu'ils veulent ? On va voir ce qu'ils diront quand ils verront ce que je vais en faire, haha ! – il ouvre la trappe et sort une fille bâillonnée et menottée de son Honda.
- Bordel de merde, Victor ! – il lève la fille et la pousse jusqu'au milieu de la piste.
- Sal, reste derrière, faut pas qu'ils te voient – il sort un flingue de son froc et le colle contre l'arrière du crâne de la pauvre fille.
- Mais putain ! Victor ! Qu'est ce que tu branles ?
- Cache-toi ! », je me fous derrière la voiture et attends nos poursuivants. Victor a l'air très calme. Enfin… Aussi calme qu'un vieux pointant un flingue sur une meuf et attendant des mecs louches au milieu du Mexique peut l'être. J'ai l'impression de m'habituer à ce genre de situation, l'adrénaline ne monte plus aussi fort qu'avant. C'est mauvais signe, je le sais, car l'imprudence mêlée à la weed entraîne la folie d'un homme dans le vrai ; le malicieux oiseau posé sur une haute branche se met à expliquer ce qui le fait marrer, attire les regards, pas toujours les bons et fini souvent au sol, mort, bon à être effacé de la planète par des nuisibles qui ne font pas la différence entre un oiseau rôti au beurre et un animal infesté de cancers et de pus. L'assassin, le canon encore chaud, s'éloigne soulagé mais le ventre vide, se privant d'un mets délicieux pour souligner son mépris. Putain, fait chier. Je ne sais pas si Victor a laissé les clefs sur le contact, peut-être pas. Dans le pire des cas, si Victor se fait descendre, je crierai que moi aussi, je suis un otage, un mec innocent. Ouais, je pense que c'est pas mal. Un gros tout-terrain arrive et deux mexicains en sortent. L'un d'eux commence à causer à Victor en espagnol. J'y comprends rien. Les trois discutaillent, personne ne crie. La fille est entre les mexicains et Victor, elle ne bouge pas. L'amerloque balance quelques mots qui font mouche, les deux moustachus – très posés, jusque là – s'excitent. Mais le flingue, bien placé, les calme, direct. Victor plonge la main dans sa poche arrière, et en sort une seringue qu'il plante dans la cuisse de la meuf, elle ne bouge toujours pas ; il sort un flacon de son autre poche et le balance au loin. Puis il recule, le flingue toujours levé, ouvre la portière et m'invite à faire de même. On se retrouve dans l'Honda, Victor démarre puis on se casse ; je fais un signe de la tête à Victor : « Alors ? Il se passe quoi ?
- Merde, Sal… C'est la merde. Désolé, pour toute cette merde.
- Ouais enfin… Bordel, qu'est ce qu'il s'est passé là ?
- C'est compliqué, je ne sais pas si je pourrais tout expliquer en français.
- Ben essaye mon gars.
- Et bien… J'ai acheté un produit mais il était de mauvaise qualité donc j'ai volé la fille.
- Putain, mec.
- J'ai injecté de l'eau dans sa cuisse en leur disant que c'était du poison et je leur ai dit qu'il y avait le remède dans le flacon que j'ai lancé. Ils vont mettre un peu de temps pour le retrouver.
- Mais t'es trop con. T'as vu leur caisse ? Ils vont nous rattraper en moins de deux, putain !
- Quoi ?
- Regarde ta vieille bagnole, putain de merde.
- Oh ! C'est une Honda S800, mon gars ! Ça tient la route.
- On est à peine à quarante miles à l'heure, ils vont nous griller, mec.
- Oh, tu vas voir ! ». Ce dingo m'énerve. On va se faire tuer comme des cons alors qu'on avait toutes les cartes en main pour s'en sortir sans aucun problème. Je sais pas moi, putain. On aurait pu leur dire de ne pas nous suivre, qu'on laisserait la meuf à la prochaine... La prochaine... Ouais, la prochaine quoi ? On est vraiment en dehors des cartes. Pourquoi est-ce qu'on a pris cette piste ? Il n'y a absolument rien autour de nous. Bon, merde, je sais pas, on aurait pu faire autre chose en tout cas. Et en effet, le tout-terrain ne tarde pas à se pointer. Une balle s'écrase dans la voiture japonaise. La petite est solide. Victor me tend son calibre et me demande de tirer sur ces « cons ». Sérieusement... Le flingue est vachement lourd et même si j'en ai déjà utilisé, je ne me sens pas de remettre le couvert. J'en fais part à Victor mais il me lance un regard bâtard tandis qu'une nouvelle balle fait exploser la vitre arrière. J'ouvre mon carreau, un peu obligé, et réfléchis à une manière simple de concilier ma sécurité avec l'humeur du vieux taré. Il faut exposer le moins possible mon corps... C'est le principal objectif. Je sors doucement le flingue par la fenêtre et plis ma main pour orienter le canon vers l'arrière de la voiture. J'utilise ma seconde main pour contrôler le recul, histoire de ne pas me déboîter quelque chose. Il est certain que je ne toucherai jamais nos poursuivants, il m'est impossible de viser de cette façon, mais bordel, je ne vais pas non plus monter sur le toit pour abattre ces fils de putes. Je tire quelques coups, ça pourrait au moins leur faire peur, il n'y a bien sûr aucun impact notable sur leur véhicule mais Victor semble apaisé. Il me demande si j'arrive à faire le job et je lui répond que l'appareil est mal calibré. Il acquiesce et ne dit rien quand je remonte ma vitre en pestant contre les mécaniques approximatives, de façon générale. Mais Victor est trop absorbé par son rétroviseur : Les mexicains gagnent beaucoup de terrain, ils frappent l'arrière de l'Honda, Victor gère aux manettes, on ne sort pas de la route. Au moment où ces bouffeurs de tacos s'apprêtent à, de nouveau, taper notre véhicule, je sens qu'on passe sur un obstacle. En vérité, on vient de monter sur une belle route goudronnée, la piste rejoint une petite route de campagne. La vieille caisse s'emballe. Le tacot avance ! Il avance comme jamais. Le tout-terrain n'arrive pas à suivre, l'aiguille de notre bolide dépasse les cent-cinq miles à l'heure. Bordel, quelle putain de voiture ! Sous sa carcasse rouillée rugit un moteur agressif. C'est vrai qu'elle avait une allure plutôt sportive mais je n'aurais jamais imaginé ce truc dévaler l'asphalte à cette vitesse. Je me met à hurler, un cri de joie spontané, Victor se marre : « T'es sûr que tu veux pas un acide ? », malgré mon euphorie, je refuse. Je nous roule deux joints et me cale confortablement dans le siège. Je ne sais pas où on se trouve mais le paysage est très beau, toujours désertique, certes, mais agréable à regarder. Je ne sais pas non plus l'heure qu'il peut-être, c'est le matin, ça, c'est certain. Au bout de quelques heures de route, je peux l'annoncer : je ne sens plus que l'agréable weed circuler dans mon corps. Je reviens sur des bases connues, solides. Victor demande un autre acide, je le lui donne sans broncher. Notre destination m'importe peu, de toutes les manières, je dois être recherché – que ce soit par la police ou par des malfrats – dans plusieurs pays, il vaut mieux que je reste en mouvement. Quand le soleil arrive à son zénith, on décide de s'arrêter pour mettre de l'essence et casser la croûte. Le vieux pompiste est content de voir l'Honda, il s'en occupe avec minutie. Nous, de notre côté, commandons le plat du jour, qui doit, en fait, être le même tout le long de la semaine. Je ne serais pas étonné d'apprendre que nous sommes les premières personnes qu'ils aient vu depuis quelques jours. Néanmoins, en revenant des chiottes – plutôt crades – je vois que deux assiettes et trois bières ont été déposées sur notre table. J'ai un peu de haricots rouges avec de la viande hachée et Victor, une purée de légumes. Je bois une des bières et mange mon plat sans attendre. Une fois rassasié, je roule un joint, Victor invite la grosse dame qui nous a préparé le repas et le vieux pompiste qui a fini avec la voiture à fumer avec nous. On se retrouve là, tous les quatre, éclatés. Quand les mexicains veulent s'exprimer Victor traduit mais, généralement, ça n'a que peu d'intérêt. Je me sens vraiment fatigué. Là, assis sur ma banquette, je suis serein, brumeux mais serein. Petit à petit, je me perds dans mes pensées ; quelques fois je me rends compte que tout ça n'est pas normal mais je replonge dans mon cocon douillet, ne me posant plus aucune question. Je baigne dans une eau tempérée, sans mousse, tout autour de moi une puissante barrière, je suis dans un petit espace, confortable et sécurisant, il y a des boutons à enfoncer et de petits compteurs me permettant de guider la boîte dans la direction de mon choix, une fille apparaît, puis une seconde, rapidement, nous remplissons la cabine dans sa totalité, il doit y avoir une dizaine de filles, nues. Nous formons une boule de viande et bientôt, je n'arrive plus à sentir les commandes du véhicule sous mes doigts. L'eau monte. Je glisse au milieu des corps, beaucoup sont inertes, je me demande si je pourrais quand même en niquer une, avant que tout ne tourne au cauchemar mais l'idée me vient trop tard, l'eau devient blanchâtre puis certaines filles commencent à chier dans la baignoire. Les corps disparaissent et la merde se mélange à l'eau mais il m'est impossible de sortir de cette mélasse ; au fond, j'aperçois les boutons et les compteurs, ils ne sont pas très loin mais je doute qu'ils pourraient encore répondre correctement, plongés dans une telle saloperie. J'ouvre doucement les yeux. Victor est au-dessus de moi, quand mon cerveau réactive mes oreilles, je comprends qu'il me parle : « … Elle n'a pas dit non, mais… Elle n'a pas dit oui, non plus… – il voit que je suis conscient – Ah ! Mon jeune ami ! Tu te réveilles enfin ! T'as fait une jolie sieste.
- Qu'est ce qu'il s'est passé ? Tu m'as drogué ?
- Quoi ? Mais non ! », je pense qu'il m'a drogué. Mais d'un autre côté, il a raison, j'ai fait une jolie sieste. J'ai l'impression d'avoir dormi des jours entiers. Je le regarde avec tendresse ; tendresse et incompréhension : « Bon okay ! Oui, je t'ai drogué, merde – l'expression sur mon visage ne change pas – Des calmants dans ta bière, mais je ne pensais pas que ça ferait autant d'effet. Et merde, dis quelque chose ! »  Je lui tapote l'épaule pour lui montrer que je ne lui en tiens pas vraiment rigueur. Malgré mon insouciance, il me vient l'idée de regarder autour de moi. Je suis à bord d'une vieille voiture, pas la Honda ; là, je pourrais mettre ma main à couper qu'elle ne taperait jamais les cent miles à l'heure ; nous sommes dans une grande ville, Victor est au volant. Je lui demande : « On est où ?
- Santiago De Cuba !
- Santiago dé Couba ?
- Si !
- Ouais. Putain, mais j'ai dormi combien de temps ?
- Trois jours. Tu t'es réveillé plusieurs fois. Tu m'as même accompagné au cinéma. Tu ne t'en souviens pas ?
- Non.
- C'était un film avec Sean Connery. »
La voiture arrive sur une plage. On descend de la caisse, Victor me tend une serviette. On s'avance doucement vers l'eau, le soleil est encore assez haut, il nous reste quelques heures avant de pouvoir assister à sa chute. Je pose ma serviette à côté de celle de Victor. En s'avançant vers la flotte : « Tu viens d'où, Victor ?
- Je suis Canadien. Je suis né au…
- Canadien ! Sérieusement ?
- Oui, oui.
- Énorme. J'aime bien le Canada.
- Et toi ?
- Moi, je viens de Toulouse en France.
- Ah oui !
- Ouais, la ville rose.
- La ville rose ?
- C'est comme ça qu'on l'appelle.
- Pourquoi ?
- Je sais pas. Je crois que c'est parce que y a pas mal de briques ou une connerie comme ça.
- Mais elles ne sont pas roses, les briques je veux dire ?
- Ouais, c'est vrai. Je sais pas, je me souviens plus vraiment. Je les regarde pas souvent, en fait.
- Tu n'as pas de mur ? – il se marre.
- Quoi ?
- Les murs de la maison.
- Ouais ? », une vague nous arrive dans la gueule et j'en vois une seconde se ramener juste derrière. Ô, toi, espiègle Cuba.


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