Écrevisse mayo et documents inédits sur les horreurs de 1942

Ce matin, je mange une écrevisse mayonnaise, je n'ai plus de problèmes de fric. J'ai appelé la vieille de la CAF et malgré un début de conversation difficile, elle promit de voir ce qu'elle pourrait faire, en effet, une après-midi vraiment chiante me laissa le temps de poster les différents papiers qu'elle, ou la Nation, demandait. Je lui ai expliqué que j'avais du mal à dormir, que j'étais sujet à de multiples troubles de la personnalité et que dans un moment de lucidité, j'avais choppé les factures d'électricité, une enveloppe, un timbre et que j'avais fait mon devoir. Je l'ai suppliée de faire le nécessaire pour ne pas que j'en vienne à vendre mon corps dans la rue, voire pire. Quand elle m'a prononcé ces doux mots « Je vais voir ce que je peux faire », je compris que c'était dans la poche. Elle devait avoir la même moue qu'une grand-mère voyant ce qu'elle peut faire pour le gâteau d'anniversaire de son petit-fils. La vieille était prête à offrir son cul pour m'aider.
Je m'allume un joint, je termine mon écrevisse et je jette l'assiette en plastoc' à la poubelle. Il fait chaud aujourd'hui, le pétard me monte rapidement à la tête mais je m'en grille, tout de même, un second. En écrasant le second dans mon cendrier Bob Marley, je me rends compte que je suis vraiment trop défoncé. Avant d'allumer la télévision, il faut absolument que j'ouvre une fenêtre, sinon je vais mourir étouffé, je prends donc mon courage à deux mains, je me lève, j'avance péniblement vers la fenêtre de gauche et je l'ouvre en grand. Un vent modérément frais rentre dans la pièce, il fait un super temps mais je n'ai vraiment pas envie de sortir, je suis vraiment trop défoncé. En plus j'ai des bières au frigo, non vraiment. Je vais me caler. Et c'est en posant mon cul sur le canapé que je comprends que ma journée va avoir une saveur plutôt amère. Un mec, descendant du toit, arrive au niveau de ma fenêtre. Il s'est tapé un petit rappel pour atterrir tout droit sur ma fenêtre de gauche. Une corde accrochée à la ceinture, habillé de noir, agile comme un serpent. C'est un putain de ninja. C'est vrai qu'on pourrait penser que dans ce genre de situation, on reste silencieusement con. Mais non, après le naturel sursaut d'effroi, j'essaye de le calmer. C'est pas débile comme réaction, un mec habillé en noir, en pleine journée, avec cette chaleur, qui se tape un rappel depuis le toit de ton immeuble pour arriver à ta fenêtre, faut qu'il soit putain d'enragé. J'essaye donc de le calmer, d'un geste rassurant, je pointe la paume de mes mains dans sa direction et je le tempère à distance : « Du calme, mon gars ! ». Puis, voyant qu'il opère une pirouette pour rejoindre l'intérieur de mon appartement, avec un allure toujours aussi menaçante, je change de tactique, je choppe mon cendrier Bob et je lui jette à la gueule. Le mec le prend en pleine face. S'il avait pas été habillé en noir, je suis sûr qu'il se serait mis à chialer. Je me lève pour me casser par la porte mais le con me saisit par le col de ma chemise hawaïenne et me met à terre. Je n'ai le temps de voir que la lourde matraque se rapprocher dangereusement de mon front.
Réveil naturellement difficile, je palpe mon crâne espérant ne pas trouver une plaie béante. Rassuré de ne constater que l'apparition d'une énorme bosse, je scrute les environs. Je suis dans une pièce sombre, occupée par une multitude de caisses en bois ; le sol est en métal, les murs aussi. Je sors une tête de weed de ma poche et me roule un joint ; j'ai du mal à voir le collant de la feuille dans cette cave mais l'expérience me mène au bout de mon projet. Je l'allume et pars visiter ma geôle. Je comprends rapidement – en étant ballotté de droite à gauche – que je suis dans un bateau. Il y a une porte à quelques mètres de moi et je me demande si c'est une bonne idée de la franchir. Et puis merde, dans le pire des cas je me ferai raccompagner, peut-être pas gentiment mais j'ai la tête dure. Je tourne la poignée et la porte s'ouvre.
Le couloir se présentant à moi est vide, je m'engage jusqu'à arriver à un escalier qui semble mener à l'extérieur. Le vent marin éteint mon pétard, que je rallume immédiatement. Je suis sur le pont principal, au milieu d'une immense étendue d'eau, toujours personne en vue. Ce n'est pas un très grand bateau, je pourrais courir d'un bout à l'autre sans trop m'épuiser mais je ne le ferais pas. Soudain, le bateau tangue abruptement à bâbord, nous avons dû percuter quelque chose car nous ne retrouvons pas la si agréable horizontale. Le navire est penché sur la gauche et ne semble pas vouloir changer sa condition. J'avance jusqu'au bord tribord et m'accroche à une barre. Peut-être qu'il y a une grosse caillasse en dessous, peut-être qu'on va rester bloqué là. Je repère deux canots de sauvetage, il y en a un pour moi, c'est sûr. Malgré le choc et la position du bateau, toujours personne ne se manifeste. Je commence à trouver ça très étrange.
En face de moi, je comprends que le côté bâbord continue à se rapprocher de l'eau. On coule, bordel. On coule ! Au moment où je laisse échapper un cri, un autre homme homme sort par l'escalier que j'ai emprunté peu avant, lui aussi crie. Il a une grosse mitraillette dans les mains. Il jette un coup d’œil dans ma direction, surpris, s'arrête de crier et se précipite du côté penché de l'embarcation. Il met un pied sur la barrière empêchant de tomber à l'eau et cale son autre pied sur le pont. L'inclinaison du navire suffit à rendre la posture héroïque. Il se remet à crier et tire tout un chargeur dans l'eau. Il a un bonnet sur la tête, un gros pull de marin et une boucle d'oreille. De dos, il a vraiment l'air fou. Il se saisit d'un nouveau chargeur et continue de tirer. Je n'ose rien dire, après tout j'étais un prisonnier il y a moins de dix minutes, je ne vais pas commencer à donner des conseils sur l'organisation à bord. Surtout que le mec semble mieux s'y connaître que moi, le bateau reprend subitement sa position normale. Après avoir rechargé son arme, il se retourne et s'avance vers moi. Je lâche la barre tribord et j'attends le mec. Il y a quelques mètres à parcourir, j'essaye de trouver une position d'attente. Je met d'abord mes bras le long du corps mais j'ai l'air idiot. Je mets ensuite mes mains dans les poches, bof. De toutes les façons, il est déjà devant moi : « Qui t'es ?
- Je suis là, tranquille ; j'ai vu ton truc, quand t'as tiré, bien joué.
- Quoi ? Mais t'es déchiré ? Prends ce calibre et réveille toi, mon gars – il me tend un Beretta 9mm.
- Non mais ça va, je suis pas trop allumé, c'est juste qu'il fait chaud, ça tape vite.
- J'en ai rien à foutre, moi. Prends le calibre et fais pas chier. » Je prends le gun en main, c'est assez lourd mais méga classe. Mécaniquement, je met la sécurité, je fous le Beretta dans mon futal et je m'allume un joint. Le mec est sidéré mais je m'en fous, j'ai le poids de la raison qui pend dans mon froc, puis il semble quand même assez content de m'avoir rencontré. Je le remercie de m'avoir filé le gun : « Merci, mec.
- Merci de quoi ?
- Ben pour le …
- D'avoir laissé crever mes potes ? D'avoir tiré une balle dans la tête de mon capitaine pour lui éviter une mort des plus immondes ? De m'être caché comme une pute pendant tout ce merdier ? Je suis une crapule, mon gars, une putain de crapule.
- Non mais pour le flingue.
- Ils ont pas cherché à se retrouver là, personne n'a voulu ça ; pas moi en tout cas.
-T'as tué ton boss ? Mais …  – Je regarde un peu autour de moi, je comprends qu'il y a effectivement eu de la grosse merde par ici, il y a des harpons au sol, je vois même un peu de sang – Bordel, il se passe quoi ici ?
- Putain de merde, mon gars. Je croyais que tu jouais au con, faut se calmer sur le tarlut, mon gars.
- Ben raconte moi, connard. » Le mec me donne un coup de poing dans l'épaule : « Calme toi, mon gars. On s'en sortira pas si on se serre pas les coudes.
- Ouais, pardon.
- Ce qui se passe ici, c'est qu'on est en pleine guerre avec des pieuvres. Mais pas des trucs de pédés. Des grosses.
- Des pieuvres ? » Le marin prend un air grave et acquiesce. Et comme pour illustrer son propos, le bateau se met à tanguer violemment. Le mec m'attrape par le bras et me jette derrière un tas de caisses à quelques mètres de là. Il m'ordonne de ne plus faire un bruit, en embrassant son index. Le bateau continue de tanguer.
Mon pétard (goût weed) est tombé à terre, je le vois fumer un peu plus loin. La petite brise marine caresse délicatement le foyer qui rougit audacieusement. Ma belle blueberry se consume impunément au vent.
Je sors le Beretta de mon calebard et j'enlève la sécurité, je vois mon pote faire la même chose.
J'ai les idées emmêlées mais le tout forme une masse cohérente ; cette masse qui me mène à défendre un bateau, aidé d'un puissant loup de mer, contre l'attaque imminente de pieuvres destructrices. Je dois avouer que je ne sais pas vraiment ce qui m'attend, est-ce que le mec à mes côtés est barjot ? Je suis là, derrière des caisses à attendre un poulpe pour le canarder avec mon gros flingue. Je me perd dans mes pensées, comment est-ce que je suis arrivé ici ? Pourquoi est-ce que j'ai une arme dans les mains ? Le pétard m'a trop touché, je ne sais plus quoi faire. Le loup de mer a la réponse, il tire une salve à l'aveuglette au dessus des caisses. J'entends les balles ricocher sur le pont. Maintenant, je me pisse dessus ; bordel, qu'est ce que je vais faire ? Il faut que je me reprenne. Je décide de regarder vite-fait ce qui se passe derrière. Je penche la tête et le vois : un tentacule, d'un mètre de diamètre, rampant au sol à la recherche de quelque chose à saisir. Je me replace rapidement en position sécuritaire, je suis suant de peur. Si je m'en sors, je promet d'arrêter, ou de considérablement freiner, ma consommation de joints.
Est-ce que je suis en train de pleurer ? Non, non, ça va. La marin tire une seconde salve et une des balles fait un bruit éclaboussant, il l'a touché. Je cherche à le féliciter, sans avoir l'air con ; je tape en vitesse dans mes mains, lui montrant ainsi ma satisfaction. Il me fait un clin d’œil et je lui souris. « C'est quoi ton nom ?
- Sal Mocco.
- Sal Mocco, je suis fier d'être à tes côtés pour ce qui semble être nos derniers instants. » Il marque une pose, « On m'appelle Vink. » La situation ne me semble pas si dramatique. Il y a un gros tentacule sur le pont, okay ; mais bon, deux balles dedans, un bon coup de tatane et on peut le bouffer pour ce soir. Ça va. Comme Vink semble, tout de même, attendre une réponse, je le gratifie d'un « Moi aussi » et je me lève pour tirer quelques balles dans cette merde gélatineuse. La scène est excellente.
Ma première balle termine dans l'eau, la seconde fait mouche. Je ne repère pas l'impact de la troisième qui se perd dans la salve de Vink. On est tous les deux faces à un gros tas de bouillie qui peine, maintenant, à avancer. J'hésite à faire la remarque, mais après tout, cette merde a niqué tous les potes de Vink. Au loin, la mer s'agite, des bulles, de la mousse , la pieuvre sort de l'eau. Je vois d'abord deux autres tentacules suivis par le puissant bec de l'animal. Merde ! Vink se met à gueuler : « Fais gaf' ! Il va pleuvoir de la merde ! » Et c'est vrai, la pieuvre ouvre son bec et se met à en cracher de plus petites. Une s'écrase à côté de mon joint. J'essaye de tirer sur celles qui sont encore en l'air mais c'est grave chaud. Vink, lui, vide chargeur sur chargeur dans la gueule du gros modèle ; si bien que quand une des petites manœuvre habilement pour arriver sur lui, il ne la calcule pas. Le pauvre se retrouve avec une belle merde sur la gueule, il gueule et je le comprends : la texture du truc est dégueulasse. Il tourne sur lui même puis s'accroche à une barre pour se secouer ; rien n'y fait, la pieuvre ne veut pas bouger. Soudain, je le sens. Un des monstres me touche la jambe, un petit tentacule m'a saisi la cheville. Je commence à paniquer, je cours pour m'en détacher puis je commence aussi à gueuler. Une ou deux fois, je croise Vink et on gueule tous les deux. Je me demande s'il peut respirer là-dessous, certainement pas.
Une idée m'effleure et commence à me titiller. Peut-être est-ce ce que les gens appellent « l'instinct de survie » ? Comme ces vieilles que l'on voit soulever des voitures pour sauver leurs gosses pendant un ouragan ? Ou ces chiens qui parcourent des centaines de kilomètres pour retrouver leurs maîtres ? Peu importe, c'est puissant, c'est presque beau. Je semble porté par une vérité et un pouvoir qui me dépassent, et de loin. Je brandis mon Beretta et tire dans la tête de Vink, cette dernière explose à moitié, la pieuvre reste accrochée dessus. Je pousse le corps inerte à l'eau, ramasse mon pétard, tire une autre balle dans la merde bouffant mon mollet et me dirige vers la cabine du capitaine. Je ferme à double tour l'épaisse porte me séparant du merdier général, je vérifie les cartes et dirige le navire vers la terre la plus proche. En quelques minutes, je m'éloigne de la pieuvre déchiquetant le corps du loup de mer et de ses mômes se délectant des restes ; trop occupées dans leur festin pour s'occuper de mon cul. Arrivé au Portugal, je file quelques biffetons aux bonnes personnes et je finis par trouver le bas de mon appartement. Je monte l'escalier, ouvre ma porte. Home Sweet Home.  J'arrive chez moi, m'effondre dans le canapé et me roule un joint. J'allume la télévision, il y a des « documents inédits sur les horreurs de 1942 ». 

2 commentaires:

  1. "Je pousse le corps inerte à l'eau, ramasse mon pétard, tire une autre balle dans la merde bouffant mon mollet et me dirige vers la cabine du capitaine."

    Le sens des priorités.

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