Lubrique et légendaire

Lubrique nation de la Jamaïque, on est là depuis une heure et nos deux amis noirs n'arrivent toujours pas à croire notre histoire. A chaque fois, ils répètent les faits : notre départ précipité, la tempête, la destruction de notre radeau ; puis ils se marrent ouvertement. Au bout de la quatrième fois, l'un d'eux finit par émettre l'hypothèse d'une relation homosexuelle, ils repartent dans de sains ricanements. Victor plonge la main dans son futal, il en ressort, tout heureux, une fiole et deux sachets de poudre : « J'ai réussi à garder ça.
- Ouais ». Les deux noirs continuent leur discussion, ils ne semblent pas à l'aise avec la passion de Victor. Ce dernier commence, à son habitude, la préparation d'un mélange douteux des trois substances. De mon côté, je roule un pétard sur la weed des deux mecs. Victor est un homme étrange, ce petit vieux, assis en tailleur, se met mal dès qu'il en a la possibilité. Il ingurgite des quantités immenses mais n'en semble pas affecté. Sa folie sur le radeau me rappelle quand même que je dois faire attention à lui ; je ne sais pas si j'oserai encore lui tourner le dos. « Cocaine ? – demande le plus noir des deux.
- No, this is a strange tryptamine, répond Victor.
- Ya like cocaine ? – continue le moins noir.
- I do, my good man.
- Come. ». Les deux nous invitent à les suivre. Victor se lève rapidement, je ne suis pas aussi emballé que lui : « Victor ! Sérieux, t'as pas déjà ce qu'il faut ?
- Je n'ai pas de cocaïne.
- Tu m'as dit que t'avais des amphet'.
- Oui mais pas de cocaïne.
- T'es sérieux… Mec ? Sérieusement. J'ai envie de me poser un peu, là. On a failli crever là-'dans – je désigne vaguement l'eau.
- On risque pas de se noyer en allant acheter un peu de cocaï...
- Non mais sérieux !
- Oui, oui. Allez, viens. ». Je me lève et suis docilement le groupe ; les médocs font toujours effets. On monte tous les quatre dans une vieille voiture américaine, bien déglinguée. Les deux noirs continuent leur poilade. Le décor est superbe, on remonte un petit sentier au milieu de plantes tropicales, la voiture n'a pas vraiment de portière et je peux entendre une multitude de sons étranges, galopant depuis la dense végétation traversée, jusqu'à mes oreilles attendries par la weed. Des oiseaux surgissent des feuillages et disparaissent un peu plus loin, je ne sais plus où regarder, tout me semble captivant. Soudain, le conducteur klaxonne et se met à gueuler. Il y a un iguane un peu plus loin, ce dernier refuse de bouger. Après quelques secondes de chahut, le noir lâche son klaxon et démarre abruptement, laissant un important nuage de fumée derrière nous. L'iguane nous fixe, il ne bouge pas. L'animal est imposant, d'une magnifique couleur verte, il semble nous défier. Les deux noirs se marrent ; à la première secousse, je serre les dents, le mal est fait, on ne peut plus rien changer, je regarde derrière la voiture mais ne vois aucune trace de l'iguane. La voiture se met à trembler, le noir accélère, l'animal est certainement resté accroché quelque part : qu'avons nous fait ? Quelle sera notre punition pour cet acte odieux ? Je revois les yeux du reptile, il y avait quelque chose de conséquent derrière ce regard, quelque chose qui impliquait une longue réflexion, nous n'avons rien respecté. Mon âme a été souillée par ce connard de noir. Les vibrations cessent et je vois enfin notre œuvre : un corps recouvert de boue sanguine, de plaies soignées par la terre, il ne reste plus grand chose de reptilien dans ce que je vois. Si, par malheur, je venais à mourir maintenant, mon cas serait vite traité, il n'y aurait pas d'appel possible à ma sentence ; les yeux crevés, j'errerais au hasard dans une jungle de flammes et de basalte. Les deux noirs se marrent puis se calment : « Do you have cash ? – demande le conducteur.
- Yes, répond Victor.
- Putain, Victor, t'as vu ce qu'ils ont fait à cet iguane ?
- Euh… Non, désolé, je n'ai pas vu.
- Comment ça ?
- Je ne l'ai pas vu.
- On a écrasé et traîné un corps sur cinq cents mètres et t'as rien capté ?
- Ah, non, désolé.
- Ils l'ont écrasé exprès.
- You're okay ? - nous interrompt le conducteur.
- Yes, yes, lui répond Victor. ». Après une longue traversée, alors que le soleil commence déjà à disparaître, on arrive enfin quelque part : je vois une sorte de complexe, il doit y avoir quatre ou cinq bâtiments, certains ressemblent plus à des hangars. Nous sommes en hauteur par rapport au niveau de l'installation. Notre route descend encore sur une centaine de mètres, la vue est intéressante : l'endroit est très isolé, la seule route qu'y permette d'y accéder semble, à première vue, celle que nous venons d'emprunter. Il y a bien une large piste derrière un des hangars mais la jungle la dévore trois cents mètres plus loin. Le conducteur met fin aux souffrances du moteur, nous sommes au milieu de l'endroit. Je vois quelques personnes, noires, nous regarder d'un œil soucieux. On sort de la voiture et quelqu'un vient à notre rencontre, il est noir. Il s'adresse directement à nos deux amis. Je ne comprends pas tout mais le mec semble en vouloir aux deux rigolos, il demande pourquoi ils nous ont ramenés ici, il leur dit que c'est à cause de la merde qu'ils fument à longueur de journée, qu'ici ce n'est pas un hôtel, les deux essayent bien d'en placer une mais c'est peine perdue face à un noir de cette trempe. On nous demande d'aller attendre dans un bâtiment, quelqu'un nous montre la destination et c'est sans conviction que j'accepte de m'y diriger. Je tape Victor du coude : « Qu'est ce qu'il se passe ?
- Je crois qu'on ne devrait pas être ici.
- Ouais, mais qu'est ce qu'il se passe maintenant ?
- Je ne sais pas, je crois qu'ils nous font attendre chez une des personnes puis ils viennent nous chercher quand ils auront fini de discuter.
- Ils viennent nous chercher ? Je préférerais pas, si tu vois ce que je veux dire…
- Pardon ?
- Je veux dire, regarde où on est, on va se faire buter, putain.
- Tu crois ? Je ne pense pas, il y a du bon dans ces hommes, ça se voit.
- Quoi ?
- Ils ne sont pas mauvais, ils ne vont pas nous tuer. », je préfère ne pas répondre. Ce sombre con n'a pas vu l'iguane. Nous arrivons à la porte d'une belle petite maison, il y a deux habitations dans le complexe mais celle-ci est la plus belle. Une femme noire nous ouvre, le sourire aux lèvres : « Welcome !
- Thank you, répond Victor
- You're here to buy, right ?
- Yes, yes. ». La femme se porte bien, elle est un peu plus grande que Victor, elle nous installe dans un petit salon et nous apporte un délicieux cocktail. Je crois reconnaître du rhum et de l'ananas. Victor et la grosse noire discutent, de mon côté, je pense à toutes les tortures que ces gens vont nous faire subir, j'ai peur. Je me permet de rouler un joint avec la weed trônant sur la table basse, la femme ne percute même pas. Serais-je le seul à comprendre ce qu'il se passe ? La femme veut nous préparer quelque chose à manger, elle se lève et va en cuisine : « Victor, je flippe, je ne pense pas qu'on s'en sorte cette fois.
- Si tu veux j'ai un truc qui pourrait peut-être te faire penser à autre chose.
- Des médocs ?
- Ce n'est pas comme ce que je t'ai donné mais ça te fera penser à autre chose.
- C'est tes putains d'acides que tu veux me refiler ? Putain !
- Ça te fera penser à quelque chose d'autre…
- Mais merde, on va nous torturer dans quelques minutes et tu veux que j'avale des acides ? », la femme nous coupe, demandant de l'aide à l'illuminé que je dévisage. Victor va à son devoir. La nuit est tombée et je continue à tirer sur le joint.
Mon cœur tape fort, je sens une sueur froide déchirer mon repos, tout bascule. Cette weed est violente. J'entends la douce mélodie présage de catastrophe. Des gémissements inondent la maison, je reconnais la plateure émotionnelle de Victor au milieu de la jouissance non retenue d'une noire déchaînée. A ma droite, à travers une fenêtre, je vois un noir surgir de l'obscurité. La porte s'ouvre et je n'ai le temps de voir qu'un sourire abruptement effacé et un visage bouillant, il se précipite vers la chambre. La femme crie, la bagarre éclate. Tout se termine après une dizaine de bruits sourds. La maison semble vide. Je m'avance à petits pas et regarde timidement par l'entrebâillement de la porte : la grosse femme – restée nue – est inconsciente, son mari est allongé à ses côtés, il n'est pas plus éveillé qu'elle. Victor, nu lui aussi, est en pleine escalade : un pied sur le lit, un autre sur le rebord de la fenêtre, il m'adresse un geste, m'invitant à l'accompagner. Je revois les yeux de l'iguane, la sentence annoncée se rapproche. Nous nous retrouvons accroupis dans l'obscurité, Victor est toujours nu et ce n'est que maintenant que j'aperçois l'arme qu'il tient à la main. Je me concentre sur ses pieds ; si je croisais son regard, je n'arriverais plus à dormir. Je l'imagine assoiffé de sang, après avoir violemment culbuté la femme d'un homme qu'il s'est permis d'amocher au même degré de violence. Victor n'a pas joui dans cette femme, tout au moins, son actuelle érection le laisse penser.
Il doit avoir un sourire démoniaque gravé sur le visage, sa main est tremblante de rage sur le flingue ; non, échanger un regard avec cette bête est inenvisageable. Je suis silencieusement ses pas, nous passons derrière un hangar et je commence à entendre gueuler, ils ont du retrouver le couple, ou alors ces derniers se sont réveillés ; deux ou trois faisceaux lumineux balaient la zone. « Sal, regarde, chuchote Victor.
- Quoi ?
- Là-bas.
- Je vois rien.
- Il y a un avion – en avançant, je reconnais un petit avion à hélice.
- Tu veux qu'on le prenne.
- Oui, je pense que c'est la meilleure idée.
- Mais tu sais piloter ?
- Oui, oui.
- T'es sûr ?
- Oui, ne t'inquiète pas.
- J'aime pas trop ça.
- On ne va pas rester là de toutes les façons.
- On pourrait prendre une voiture plutôt, non ?
- Je ne vois pas de voiture. ». Victor s'introduit dans l'avion, je m'installe à la place du copilote. Il y a même un casque avec un micro pour chacun. La chose démarre dans un boucan de tous les diables, ça fume, ça crachote, le bruit est infernal. J'ai l'impression que l'on reste là des heures, immobiles, à découverts. Puis, enfin, on commence à avancer. Un homme pourrait facilement nous rattraper mais, tout de même, nous avançons. Sans surprise, les torches se braquent sur nous, leur rayon brillant de plus en plus. Je n'entends que le ricochet métallique contre la carlingue mais comprend qu'on nous allume le cul. J'entends encore deux ou trois ricochets mais nous sommes déjà à la moitié de la piste, le nez de l'appareil commence à se lever et nous décollons. Nous flottons dans les airs, éclairés par la lune. Je m'endors paisiblement. Après une matinée à griller des joints, l'avion est envahi d'une épaisse fumée, Victor refuse d'ouvrir un carreau, il doit d'abord descendre assez bas pour éviter un accident, une histoire de pression selon ses mots. La manœuvre effectuée, l'air pollué est remplacé par un puissant vent frais : « Tu peux remonter le carreau, c'est bon, je crois.
- Okay, okay – il referme la vitre.
- Merci.
- Tu sais ce que j'ai trouvé au fond de l'avion ?
- Tu t'es levé pendant que je dormais ? T'as laissé l'avion sans pilote ?
- Un sac rempli de cocaïne et d'herbe.
- Quoi ?
- Il y en vraiment beaucoup.
- Beaucoup ?
- Oui, c'est ce qu'on fume depuis tout à l'heure.
- Putain. », l'avion commence sa descente, alors que nous ne survolons plus l'habituelle étendue d'eau. Ô, toi, légendaire Suriname.

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