Pamplemousse rose et pub pour tacos


Ce matin, je mange un pamplemousse rose. J'ai décidé de me faire un bon petit dej', des fruits, un gros café et des clopes. Hier, j'ai encore eu un appel de la vieille qui – je le sais maintenant – bosse à la CAF. Je dois apporter des papiers pour continuer à recevoir du fric, elle aurait dû me dire ça il y a quelques jours. Je lui ai demandé de me redonner l'adresse des boutiques de photocopieuses et elle m'a invité à me démerder par mes propres moyens. Elle n'est peut-être pas si vieille que ça, en fait. Parce que niveau saute d'humeur, elle fait fort. La semaine dernière, elle m'avait limite appelé un taxi et là, elle m'envoie me faire mettre. Ce n'est pas très grave, je trouverai bien une boutique potable dans le coin.
Après avoir dévoré mon massif petit dej', je m'allume un joint. Il faut que je trouve ma carte d'identité et une facture d’électricité de moins de trois mois … Je sais que ma carte d'identité est quelque part dans l'appartement, en revanche je n'ai même pas le souvenir d'avoir déjà reçu une facture d'électricité. Est-ce que j'ai déjà payé pour l'électricité ? Merde c'est vrai ça. Est ce que j'ai déjà payé, bordel ? S'il faut, je les encule depuis deux ans sans m'en apercevoir. Ou alors, c'est l'ancien locataire qui paye, ce serait l'aubaine du siècle. Je vérifie quand même s'ils ne m'ont pas coupé le courant ; j'essaye d'allumer la télévision. Non, c'est bon, ça marche. Il y a des dessins animés, je n'connais pas. Et vu la gueule des personnages, j'espère ne jamais trop avoir à les connaître : des personnages dégueulasses en 3D, un grand gars maigre et puis … oh putain, c'est Garfield. Comment ils ont pu foutre Garfield en 3D. C'est quoi l'intérêt ? C'est un choix artistique ? Ils trouvent ça plus joli ? Sérieusement ? Quand je vois ça, j'imagine les gamins de trois piges, complètement défoncés au sucre, bavant, rigolant et convulsant devant cette immondice. Mais si on élève nos futurs artistes avec ce genre de merde à quoi vont ressembler les rues dans trente ans ? Quand je serai vieux et que je voudrais construire ma maison au bord de la plage, est-ce que ce sera un de ces gamins qui va dessiner les plans ? « Alors, attends, je vais te mettre un peu de merde par là, et là, je laisse d'la place pour mettre une bonne vieille statue de Garfield en polygones. Non mais la fenêtre là, elle a l'air bizarre mais quand tu la verras, ce sera cool ». Putain, jamais. Jamais. Mais un gros pet céleste me sort de mes songes. Un grondement infâme, déchirant le calme de ma petite rue. Je regarde donc par la fenêtre pour voir sur quoi gueuler. Je m'étonne à surprendre un engin démoniaque composé de ferrailles et de quelques bandes de tissus, surmonté d'un vieux bonhomme, lui même surmonté d'un casque colonial anglais. Le tout ressemble à peu prés à un lutin chevauchant un gros robot-poule, le plus étonnant reste que le machin réussit à voler et à se poser calmement en dessous de ma fenêtre. « Bon ». Je prends mes clefs, mon badge et je m'allume un joint. Les escaliers sont rapidement dévalés et je me retrouve devant le petit vieux qui caresse ce qui – je le vois maintenant – est un ptérodactyle-robot : « Ehh salut – le vieux se retourne –
- Bonjour ! Je suis le Professeur Timley, mon bestiau avait besoin de se reposer, j'espère qu'il ne vous a pas réveillé
- Oh, vous rigolez, je suis levé depuis pas mal de temps.
- Ah ! Vous m'en voyez ravi.
- Ouais.
- Voulez-vous chevaucher avec moi vers l'inconnu ? Robert est un fidèle ami.
- Ben. Je … Pas trop longtemps alors, je dois m'occuper de la CAF. »

Le prof me fait grimper sur cette abomination et me rejoint ensuite pour prendre les commandes. Il donne deux coups de talons dans le supposé flanc de l'animal et nous nous envolons péniblement au-dessus des maisons. Malgré le raffut de l'engin et son envolée peu spectaculaire, nous prenons de la vitesse et il me faut bientôt fermer les yeux pour supporter le vent qui gifle mes grosses joues bronzées. Je réussis à articuler quelques mots pour lui signaler que j'en prends plein la gueule, « Hep … On va où comme ça ? J'en prends plein la gueule.
- Je n'en ai aucune idée mon jeune ami ! L'inconnu, je vous dis ! »
L'inconnu ? J'espère que l'inconnu va rapidement pointer le bout de son nez pour que je m'explique avec le vieux fou que j'agrippe, en ce moment, de toutes mes forces. Et comme s'il avait écouté ma prière, le vieux lève le pied et l'engin commence à se calmer. On se trouve au dessus d'une zone industrielle, certainement aux abords de Toulouse. Des vieux hangars, beaucoup, de très vieux hangars.
Le ptérodactyle commence à approcher du sol, le vieux semble très concentré. Oh ! Comme je le comprend, cette machine pourrait exploser à n'importe quel instant, j'en suis certain. Je fouille dans ma poche et me sort un petit pétard que j'allume immédiatement. Après quelques taffes de ces herbes apprivoisées, le vieux se retourne, fier, un beau sourire imprimé sur la gueule. « C'est quoi cette connerie ? J'ai failli perdre la vue, là-haut ! Et votre machine-là, elle tient à peine debout !
- Robert est dans la fleur de l'âge, mon garçon, est-ce que vous pipez ne serait-ce que cela, au niveau des dinosaures ?
- Je pipe déjà que vous m'avez l'air d'un grand allumé, connard.
- Nous n'avons pas le temps pour ces foutaises, suivez-moi, je sens qu'on approche d'une découverte essentielle. 
- Une découverte ? »
Je cherche autour de moi quelque chose à découvrir. Pas beaucoup de possibilités en fait ; à la limite, il y a peut-être un corps criblé de balles dans une des poubelles à 50m de nous, et encore. Le vieux, lui, a une piste, il prend de petites bouffées d'air, à intervalle régulier, avec son majestueux pif. Un pif assez long, d'une pente agressive mais certaine, d'une droiture exemplaire, d'un ton rose pâle, le genre de nez qui va droit au but ; il caresse la brume et demande gentiment, au passage, si le reste du corps veut bien l'accompagner dans sa course folle. Le corps, certain de s'être bien fait annoncé par le nez, se dandine, se dandine jusqu'au milieu de la soirée. Boule à facettes, rayon lumineux, son cœur s'emballe.
Je suis, donc, ce petit vieux dans sa drôle de démarche jusqu'aux portes d'un grand hangar. Il saisit une des poignées et me présente un endroit totalement obscur, vide de vie, une sorte de petit néant. L'inconnu. Sans trop me poser de questions, je prends sa main et j'avance dans le noir. Seule la lumière de mon joint veut bien préserver mon joli tain hâlé aux yeux de tous. Et après quelques pas hasardeux, notre petit groupe s'arrête. La lumière s'allume.
Une putain de douleur, d'abord. Avec cette lumière qui fout un énorme coup de pompe à ma rétine. Je prends quelques secondes pour gueuler et frotter mes yeux mais le vieux n'en a rien à foutre : « Regardez mon garçon ! Regardez ça ! Mon Dieu ! ». Et c'est vrai que nous sommes dans un drôle d'endroit. Ce qui me frappe, en premier lieu, ce sont ces grosses plantes disposées tout autour de nous. Dont d'énormes palmiers, certains semblent faux, d'autres sont à moitié morts. Je n'arrive à voir que difficilement les murs du hangar et la puissante lumière au-dessus de moi ne me permet pas d'apercevoir le toit. Mais soudain, autre chose me saute aux yeux. L'espace est envahit par une horde de robots. Bordel, pourquoi ce n'est pas la première chose qui m'a frappé ? Il y en a de toutes les tailles, certains sont ridiculement petits et sautillent d'un buisson à l'autre, et de beaucoup plus plus gros font semblant de ne pas nous avoir remarqués. Ces robots-là sont quand même pas mal foutus, je reconnais direct les dinosaures qu'ils représentent ; il y a des gros avec des bananes sur le crâne et ceux qui ont un par-dessus clouté. Y en a pleins d'autres, aussi. Le prof s'enflamme : « Mon Dieu ! Mon Dieu, mon Dieu ! Avez-vous vu ? Avez-vous vraiment vu ?
- Ouais, c'est vraiment génial, c'est vous qui ….
- Mais vous ne comprenez pas ! Mais … Il ne comprend pas. Vous ne comprenez pas ?
- Quoi ?
- Mais nous avons découvert le Monde Perdu ! Le Monde perdu, merde !
- Le monde perdu ?
- Oui ! Regardez ces stégosaures, ces ... 
- Mais de quoi tu parles, sérieusement ?
- Le monde perdu ! Cette terre qui est restée non-visitée depuis des dizaines et des dizaines de millions d'années ! Nous avons dû traverser une sorte de couche protectrice qui a réussi à garder l'endroit identique à ce qu'on aurait pu voir au Jurassique ! Au Jurassique, mon … mon pote ! Nous allons être célèbres !
- Mais vous êtes complètement givré ? Regardez ces trucs, c'est même pas vivant …
- Vivant ? Mais êtes vous aveugle, mon bon ami ? Ne voyez vous pas ce Tricératops brouter le gazon ? Ne voyez vous pas ce jeune ptérodactyle apprendre à voler ? Êtes-vous idiot ?
- Non mais c'est de la merde tout ça. Tu vois pas que ce sont des machines ? Des robots ?
- Des robots ? Mais êtes-vous complètement con ? Vous voyez pas qu'on a trouvé Le Monde Perdu ? Je ne vois pas ce que des robots feraient ici. Prenez plutôt cet appareil photo pour immortaliser cet instant. », il me tend un appareil photo jetable. Timley, mon bon vieux, t'es arraché. Je prend quand même la photo quand sa pose triomphante commence à devenir gênante. Je m'allume ensuite un joint mais le vieux se précipite vers moi, en saisissant mon petit bédo et en l'écrasant au sol. Je suis choqué par la violence du geste et avant d'avoir pu reprendre mes esprits, j'entends la porte du hangar s'ouvrir. C'est agité par ici ! Bientôt, une vieille dame rentre dans le cercle de lumière :
« Jacques ! Tu es encore dans cet endroit immonde ? Et tu as encore amené un pauvre monsieur avec toi ? J'en ai marre, Jacques. J'en ai vraiment marre. Il va falloir arrêter ces saloperies, Jacques. Monsieur, – elle se tourne vers moi –, venez, je vous raccompagne. » Et c'est vrai, qu'à cette heure, je me demandais s'il y avait encore des taxis dans le secteur. Je ramasse mon joint, je me le rallume et je suis la petite vieille vers la sortie. Une petite Peugeot nous attend, elle m'ouvre la portière et je regarde une dernière fois cette étrange scène, un grand hangar ouvert d'où s'échappent les petits pleurs étouffés d'un vieux bonhomme avec un casque colonial sur la tête. Je rentre dans la voiture, elle me demande où j'habite et je lui indique la route. En arrivant, je m'effondre dans mon canapé, me grille un joint et allume la télévision. Il y a une pub pour des tacos.

1 commentaire:

  1. Encore une apologie de la drogue !
    Le cannabis n'est pas "cool", Monsieur Mocco.
    Le cannabis fait des ravages.

    RépondreSupprimer