Pomme et tennis féminin


Ce matin, je mange une pomme. C'est bien la seule chose que je peux me permettre de manger, j'ai plus de fric. Hier, pendant une grosse dalle de joint, je suis allé m'acheter un sachet de pommes et un pack de bières, à l'épicerie de la rue. Il n'y avait plus l'enculé de la dernière fois mais une jolie fille ; je me suis senti à l'aise avec elle, elle était mignonne, semblait gentille ; je lui ai dit que c'étaient mes derniers six balles, que la CAF ne voulait plus me donner d'argent, histoire de faire la conversation. Je sais pas si elle m'a pris pour un clochard mais elle n'a même pas eu un petit gémissement de politesse. Rien. La salope.
Il me reste deux bières dans le frigo et je croque dans ma dernière pomme. Une fois terminée, je m'allume un joint. Il faut que je trouve la volonté d'aller faire ces photocopies (dans un des épisodes précédents, Sal Mocco s'était promis d'aller amener des photocopies de documents pour continuer à toucher les allocations) , sinon je vais crever ici, avec toute ma weed, sans pouvoir acheter un briquet pour la fumer. C'est un sort terrible. Non, vraiment, je vais voir si je ne peux pas trouver un arrangement, j'ai déniché tous les trucs que la vieille de la CAF voulait. Faut juste que je lui file. Il y a différents numéros sur ma facture d’électricité, j'imagine que ça doit m'identifier dans toute cette merde administrative ; avec tous ces numéros, ils doivent en dire de belles choses sur moi, p't'être même qu'ils parlent entre eux. Ça doit être suffisant comme preuve. Forcément. Bon, je vais appeler celle qui s'occupe de mon dossier, je vais voir avec elle. Je pianote sur mon téléphone : « Bureau de Mme Verdier, bonjour.
- Oui bonjour, c'est Sal Mocco.
- Bonjour, monsieur mocco.
- Bonjour, voilà, j'ai trouvé les papiers que vous m'avez demandé.
- Ce n'est pas moi qui les demande, monsieur mocco. Mais l’État Français.
- Pardon ?
- L’État Français. C'est l'État Français qui demande les papiers, pas moi.
- Ma facture ? C'est l'État Français qui la demande ?
- Oui, oui.
- Ben, voilà, j'ai la facture sous les yeux et je voulais vous passer le numéro en haut de la page, pour éviter de vous faire perdre du temps, donc, voilà il y a marqué deux cin...
- Monsieur mocco, je dois avoir une photocopie des factures, pas le numéro.
- Nan mais c'est mon identifiant, là.
- Bon, monsieur mocco, calmez-vous. Il faut m'apporter ces papiers, arrêtez donc votre cirque.
- Non mais j'ai pas envie de venir, là.
- Vous n'allez plus toucher les allocations monsieur mocco, vous n'en avez pas besoin ?
- Ben si mais bon, je les ai toujours eues jusque là, je vois pas pourquoi ça change, d'un coup.
- Monsieur mocco…
- Arrêtez avec votre « Monsieur Mocco », moi je veux le fric donc faites comme si je vous avais donné les papiers et mettez les chiffres dans l'ordinateur, voilà, je répète, deux, cinq, trois, six … », je m'arrête un moment, vu qu'elle ne me coupe pas et que je ne crois pas à un soudain changement d'opinion sur ces numéros en haut de la page ; elle m’interpelle : « Oui ?
- Vous notez ?
- Je vais raccrocher, monsieur mocco.
- C'est moi qui vais raccrocher, vieille conne, rendez moi mon fric !
- Au revoir, monsieur mocco et je vous rappelle que vous êtes enregistré.
-J'en ai rien à foutre, moi aussi, je vous enregistre », et paf, elle me raccroche au nez. Je ne l'enregistrais pas mais c'était histoire de peser dans la discussion. Maintenant, je suis grillé à la CAF. Va falloir que je me démerde pour trouver du fric. Et si possible, rapidement. Je vais pas me mettre à chercher un boulot, ce serait con, en plus je serais payé à la fin du mois. Peut-être voir du côté des restos du cœur ou un truc du genre ? Boarf, je sais pas. Je suis pas un clochard non plus. Non, le mieux, ce serait d'aller vendre de la weed, j'ai tout le matos ici et il y a un collège-lycée plus haut dans la rue. Je vends assez cher à quatre, cinq gamins, je pourrais tenir la fin du mois. Et justement, j'entends les jeunes commencer à se rapprocher de leur lycée. Comme à leur habitude, ils passent en dessous de ma fenêtre riant et chahutant de leurs voix éraillées. Je prends mon badge, mes clefs, deux grosses poignées de weed et je sors de mon appartement. Il faut ensuite dévaler les escaliers pour enfin arriver dans la rue. Et en effet, il y a plein de jeunes par ici. Il y a des petits, des grands, des moches, des potables. Je vois un petit groupe de salopes, certainement des lycéennes. Le genre à mettre des capotes dans leur chatte au cas où. Elles sont trois, assises sur un banc, fumant des clopes. Merde, elles sont vraiment bonnes ; quand l'été arrive, je le sens, je me ballade, la semi-molle entre les jambes toute la journée, ça doit être mon côté latin. Mais peu importe, ces trois petites putes vont me filer leur thune. Je m'approche, l'air cool, sans problème aucun, et quand je comprend que je viens de franchir la limite entre l'audacieux passant et le chieur qui vient vous emmerder, je m'annonce, l'air toujours très cool : « Salut, vous voulez de la weed ? ». Les trois petites cochonnes m'accordent maintenant toute leur attention, il y a une blonde au milieu et deux petites brunes, sympathiquement bandantes, respectivement à droite et à gauche de ce qui semble être la leadeuse du groupe : « Tu la fais à combien ?
- T'as combien ?
- Ça marche pas comme ça. Tu me donnes un prix au gramme et je vois si ça m'intéresse.
- Ouais moi, je fais pas comme ça.
- Ben, casse toi alors.
- Non mais vas-y, tu veux pas en prendre ?
- Si. Mais j'aimerais bien savoir à combien elle est.
- Ben je te file ça et tu me files vingt balles, fais pas chier – je prends quelques têtes de ma poche et je lui montre.
- Okay, c'est cool. Ben je te prends quarante balles.
- Quarante balles ? Nan mais je t'ai dit que c'était à vingt.
- Ouais mais je prends deux fois ça, quarante balles.
- Ah ouais, okay. Ben vas-y balance la thune.
- Balance la weed.
- Ben nan, balance la thune d'abord.
- Si je balance la thune, tu vas partir avec.
- Et toi, tu vas partir avec la weed mais sans me donner le fric, en plus je sais même pas si tu l'as ce fric.
- Regarde – elle sort quelques billets de dix, il doit bien en avoir quatre.
- Ben, donne les moi.
- File moi, d'abord la weed. Sinon tu vas te casser et je te reverrai plus.
- Je suis gros, si je me casse, vous aurez le temps de me rattraper.
- Sinon, on se le donne en même temps.
- Okay. »
Je rajoute quelques têtes dans ma main et je lui file son quarante balles, pendant qu'elle me glisse mes quarante balles dans l'autre mimine. J'ai le fric dans la main, de la weed dans la poche et elle, de son côté, scrute avec envie quelque chose qui était proche de ma bite, il y a quelques instants. J'aime ce constat. Après leur avoir fait un signe de la main, je me mets à chercher une autre cible. Ce n'est pas ce qui manque, il y a des gosses partout. J'hésite à aborder les mecs qui passent sous mon nez, ils ont l'air jeune, autant essayer d'emporter cette journée au paradis. Je m'en allume un, ça les fera certainement venir. Et pendant que mon sang se gorge de bonheur, une petite main vient, effectivement, me tapoter le dos. Je me retourne, encore une jolie fille mais, cette fois-ci, pas de copines à côté, elle vient seule, sans armes apparentes. Elle doit avoir quinze, seize piges, pas plus ; un collier peace&love autour du cou, un peu kitsch. Elle bat des paupières de façon effrontément exagérée, pas de chance, j'ai baisé il y a pas longtemps et j'ai besoin de fric. Si elle compte me la faire à la thaïlandaise, c'est carrément raté. Puis elle enchaîne rapidement : « T'as pas quelque chose ?
- J'ai d'la weed, ouais.
- Elle est à combien ?
- Tu comptes acheter ?
- Ben si je te demande…
- T'as du fric ?
- T'as l'air suspicieux… ». Mais pas le temps de lui répondre une de mes nombreuses répliques cinglantes. Un mec arrive en courant dans ma direction. Il saute les pieds en avant, toujours dans ma direction. Le choc est terrible. Ses grosses pompes finissent dans mon bide, je suis projeté en arrière, coupé en deux. La meuf, ayant vu mon regard stupéfait, s'était décalée ; lui laissant accès à mon seul point faible, la face avant de mon corps. Je me retrouve à terre, tout comme mon agresseur, à la seule différence que je suis vite rejoint, de mon côté, par la pomme et la bière ingurgitées au petit déj'. L'enculé de merde. J'ai mal. Lui est simplement essoufflé, il reprend ses esprits et brandit son badge. Ça m'aurait étonné… « Tu bouges pas ! », et j'essaye bordel, j'essaye de pas bouger mais le gars a dû me casser quelque chose, j'ai putain de mal. Je me tords de douleur, bien obligé. Le mec sort son gun, « Tu bouges pas, enculé ! », j'arrive même pas à lui répondre, il peut bien tirer, j'en ai rien à branler, de toutes les manières je vais crever là, autant que ce soit rapide. Il tire un coup en l'air, le mec est bouillant. Il tire une seconde fois. Puis, semblant transcendé par le bruit de son gros calibre, il vide son chargeur sur un panneau stop à vingt mètres de notre position. Il commence à crier, à gesticuler, la bave aux lèvres, il cherche quelque chose dans ses poches mais, l'air furieux, il abandonne et se tourne vers moi, se rappelant qu'il m'avait détruit la gueule un peu plus tôt : « T'as pas des putains de cartouches ? ». Puis, n'attendant pas ma réponse – qui aurait été négative – il court à nouveau, repartant par où il était arrivé, jette son flingue à la gueule d'un collégien et disparaît dans une ruelle. Le gosse chiale, le nez en sang.
La fille, qui était restée là, m'aide à me relever. Elle me demande à combien je la fais, la discussion est courte mais je me retrouve avec soixante balles dans la poche. Je décide de me faire un dernier gosse. Le taré est bien loin maintenant ; je peux exercer mon art sans reproche. Mais la foule de puceaux autour de moi n'a plus vraiment le même regard, ils me scrutent, chuchotent. L'intervention du taré et le petit deal avec la jeunette ont attiré l'attention, ils savent que je suis bourré de weed et tels des pigeons autour d'une vieille dame, ils attendent une faiblesse, un signe, une lueur de peur dans ma rétine. Je ne leur donnerai pas cette satisfaction.
Comme je m'y attendais, un premier arrive, trottinant vers moi, les bras dressés. Il est faible, je le repousse facilement d'un coup de pied ravageur. La suite risque d'être plus difficile, je détache ma ceinture et me prépare à défendre mon âme. Deux vagues de trois gamins me font face, la première est giflée à coup de savates et de ceinture. La seconde, plus corsée, réussit à me mettre à terre. Un des mecs commence à approcher mes poches, je roule comme un saucisson à terre et me relève pour les niquer. La foule s'est un peu calmée, je sens qu'ils commencent à hésiter, la certitude de la victoire qui les animait, il y a peu, s'est éteinte. Et il ne reste plus que le gros balèze à affronter. Un mec plutôt grand, pas vraiment maigre, la rage du joint ; il en veut. Le combat semble inévitable et je ne m'en sens plus capable. J'ai cent balles dans mon larfeuil et encore beaucoup de weed chez moi, la situation devient trop dangereuse. Je choppe tout ce qu'il me reste de verdure dans les poches et la jette en l'air. Le gros balèze hésite, il ne sait pas s'il doit me chopper ou courir pour saisir ce qui sera bientôt la propriété de petites frappes. Mais, à la vue de ma personne trottinant et de ce petit tas de weed appétissant, le choix est vite fait. Je laisse derrière moi un chaos fumeux, sans regret aucun. J'entends des cris, des protestations et le bruit sec du poing plongeant dans le cartilage chaud et tendre. J'arrive en bas de chez moi, je colle le badge sur l'interphone et monte tranquillement les escaliers. Je m'effondre dans mon canapé et me roule un joint. J'allume la télévision, il y a du tennis féminin.


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