Rien et film allemand


Ce matin, je ne mange pas. J'ai un peu mal au ventre. Je regarde les dessins-animés à la télévision, il y a « Bob l'éponge de mer », une éponge qui parle. Avec son pote Patrick, une étoile de mer, qui parle aussi. Bob a un escargot, Garry, mais lui il ne parle pas. Apparemment, dans la société sous-marine, les escargots sont inférieurs aux éponges et aux étoiles de mers. Garry, c'est un peu l'animal de compagnie de Bob l'éponge. Il miaule, il dort par terre, il mange dans une gamelle. Il y a aussi le patron de bob qui est une sorte d'écrevisse ou de homard, enfin un truc rouge avec des pinces, quoi. Et la fille de ce homard est une baleine. J'énonce des faits, j'essaye de ne pas juger mais je trouve quand même ça bizarre. Bob, c'est un gentil con. Un mec que la vie n'a pas gâté mais qui se contente de ce qu'il a. Patrick, en revanche, c'est juste un con, quelques fois il est agressif parce qu'il ne comprend pas trop ce qui l'entoure. J'aimerais bien voir ça. Aller voir, comment ça se passe là dessous. J'imagine bien que les éponges ne parlent pas, mais bon. J’éteins mon joint dans ma tasse de café presque vide et je vais me servir un jus d'orange dans la cuisine. C'est au moment où je porte le verre à ma bouche que je la vois passer. D'abord une sorte de nacelle en osier qui descend du ciel, tout doucement. Puis je vois apparaître deux visages, toujours très lentement. Quelques secondes plus tard, la nacelle disparaît pour laisser place à une énorme toile rouge gonflée. Une putain de montgolfière ! En bas de chez moi ! Je prends mes clefs, mon badge et je descends l'étage me séparant du rez-de-chaussée.
Il y a deux hommes dans la nacelle, je les salue et me présente : « Bonjour, messieurs ! Sal Mocco, enchanté. C'est un bel engin que vous avez là.
- Merci bien ! Je suis Paul et voici Arthur.
- Bonjour, continue Arthur.
- Que faites-vous ici ?
- Nous avions cru voir une épicerie dans la rue mais il n'en est rien, nous repartons donc pour de belles aventures !, explique Paul.
- Des aventures ? Qu'est ce que vous allez pouvoir bien foutre avec un truc pareil ?
-Nous allons continuer vers le sud, on nous a parlé d'une magnifique cité perdue et nous allons tenter de la retrouver ! chantonne Arthur. »
Une cité perdue ? Putain, j'avais rien à branler de ma journée en plus. Il y a bien cette vieille conne qui veut que je lui rapporte la photocopie de ma bite le plus rapidement possible, mais bon. Sentant l'aubaine, j'essaye de les entourlouper : « Qu'est ce que vous vouliez acheter à l'épicerie ?
- Nous avons besoin d'eau et de nourriture, la cité perdue se trouve dans une zone très hostile, se désespère Paul.
- J'ai quelques bouteilles d'Ice-tea et des sardines en boîtes, elles sont à vous si je peux vous accompagner.
- Ce sera un voyage difficile l'ami.
- Sal Mocco, messieurs, vous parlez à Sal Mocco. »

Je me retrouve, donc, dans une montgolfière, avec seize boîtes de sardines dont sept préparées à l'huile d'olive et neuf à la sauce tomate, trois bouteilles d'Ice-tea et deux aventuriers prêts à en découdre. Ces mecs là sont cool ; je ne sais pas si j'aurais accepté un étranger dans ma montgolfière, même contre des provisions, surtout qu'il y avait une épicerie au bout de la rue. Mais bon. Je suis dans la montgolfière, autant en profiter. J'essaye d'imaginer à quoi pourrait bien ressembler cette citée perdue, des lianes recouvrant ses murs d'or, ou une connerie comme ça. On va peut-être devenir célèbre avec cette histoire, si on retrouve un vieux machin en or dans la jungle généralement, c'est du tout bon pour la suite.
Au bout de quelques minutes de vol, je m'allume un joint, j'en propose aux deux mais ils refusent. Je suis un peu rassuré parce que je n'ai pris que trois ou quatre joints dans ma poche et ça risque de faire juste si on fume tous dessus. C'est assez marrant une montgolfière mais c'est quand même flippant. Au dessus de la tête, il y a cette grosse flamme qui semble si proche des câbles qui maintiennent la nacelle dans les airs. J'essaye de tirer un câble vers moi pour voir si le bordel tient bien et comme je n'arrive pas du tout à le faire bouger, j'en conclus que ça va, ça va le faire. Par contre qu'est ce qu'il se passe si la flamme s'éteint ? On a des parachutes ? Bordel c'est pas rassurant, on aurait pu prendre un hélico ou un machin un peu plus sophistiqué. Puis même si on meurt pas sur le coup, si on se crache en pleine jungle et qu'on doit continuer à pied, on va vraiment en chier. J'ai lu que dans la jungle, si t'as pas l’œil partout tu finis rapidement empoisonné ou dévoré et que même les meilleurs y passent. Alors nous … Moi, je sais que je pourrais pas faire la différence entre un fruit bouffable et un machin qui te fait gerber tes tripes pendant une semaine. Les deux mecs, c'est pas pour être médisant mais ils m'ont pas l'air d'être super dégourdis. S'arrêter en pleine ville pour acheter un pack de bière et des chips, ils n'auraient pas pu prévoir ? Je commence un peu à baliser, à 100m de hauteur avec deux connards qui ne m'ont même pas adressé la parole depuis le début du voyage. Ça doit être parce que je fume de la weed, ça doit les gêner ou quelque chose du genre. J'espère qu'ils sont pas assez cons pour penser qu'on va se faire chopper ici. J'ai pas souvent vu de police montgolfière. Et puis même, imaginons qu'il y ait une police montgolfière qui passe dans le coin, faudrait faire des manœuvres de tarés pour se mettre à notre niveau sans niquer les ballons. Il faudrait ensuite nous balancer des tests de dépistage et qu'on puisse les renvoyer. Au pire, je passe mon test à Paul et je fais semblant de mettre dans ma bouche celui qu'il a déjà mis dans la sienne, comme ça on est tous négatifs. Ils m'emmerdent, s'ils sont inquiets ils n’ont qu'à me parler, merde. C'est quand même grâce à moi qu'on a à bouffer pour le voyage. D'ailleurs, je vais m'ouvrir une boîte de sardines à la tomate. Paul me regarde prendre la boîte mais ne dis rien, je sens que ça l'emmerde un peu que je touche à la bouffe alors qu'on est parti de chez moi il y a moins de dix minutes. Mais bon, j'ai la dalle et c'est moi qui l’ai ramené. J'avale une sardine. J'en propose à Arthur et Paul mais ils refusent poliment. J'en bouffe une seconde puis je ferme la boîte et la met par terre. Ce voyage commence un peu à m'emmerder, on est encore au dessus de Toulouse et j'ai l'impression qu'on irait plus rapidement à pied : « Les mecs, on va quand même lentement, je trouve.
- Ouais, on est sur un mauvais courant, il faut qu'on aille vers le sud mais là, le vent nous pousse trop vers l'est, m'explique Paul.
- Vers l'est ? Mais on va quand même pas faire un détour, non ? Vous avez pas une hélice ou une connerie ?
- Une hélice ? Où tu veux qu'on ait mis une hélice ?, s'énerve un peu Arthur
- Excuse-moi ! Mais j'ai l'impression qu'on est un peu mal partis, là ! Déjà on a pas pris beaucoup de bouffe et j'ai pas pris masse de weed non plus … Ça va prendre combien de temps exactement pour arriver à la cité perdue ?
- On sait pas trop, faut aller vers le sud, répond calmement Paul.
- Vers le sud ? Mais sérieux, on va où, là ? Je suis pas diplômé en géographie mais au sud , il y a l'Espagne et à cette allure là, on pourra même pas aller acheter des clopes au passage.
- Non mais plus vers le sud, continue Paul
- Quoi ? En Afrique ? Sérieusement ? Non mais faites-moi descendre de cette merde. Je vais pas aller péter en Afrique.
- Écoute, tu as voulu nous suivre, tu restes ici ! On va pas descendre toutes les 5 min, on a déjà pris assez de retard comme ça.
- Oh, connard ! Tu vas me faire descendre de suite, j'en ai ras le cul de vous deux. »
Je prends un maximum de boîte de sardines dans mes poches et je fais signe à Paul de faire descendre le ballon. Il ne veut pas, il se tourne pour éviter le conflit. Mais sur une nacelle de 3m², difficile d'échapper à ses responsabilités. Je commence à carrément m'énerver et à pousser Paul, Arthur vient à sa rescousse et me pousse, à son tour, contre le bord de la nacelle. Il l'aura pas volé, celle-là, je balance mon poing dans sa gueule et le pauvre homme bascule et tombe de la nacelle. Je me précipite avec Paul pour essayer de le récupérer. Espérant le voir accrocher à une corde ou à un sac de sable mais rien. Je ne vois rien. Il est tombé et je ne vois même pas son corps. Paul commence à pleurer « Arthur ! », je lui dis que je suis désolé, que je n'ai pas fait exprès mais il ne se calme pas. Après deux minutes de silence, je lui demande s'il ne veut pas descendre quand même, que ce sera profitable pour nous deux, moi je pourrai rentrer chez moi et lui aller enterrer Arthur. Mais non, le con s’obstine, il veut finir le voyage pour Arthur. Je le préviens que quoi qu'il fasse cette montgolfière finira par descendre à Toulouse et que j'espère qu'il fera le bon choix. Je m'allume un joint et j'essaye de le raisonner. Je lui explique que je suis vraiment désolé pour Arthur et que peut-être qu'il s'en est sorti, qu'il est tombé dans du foin ou dans la Garonne, qu'il vaut mieux aller voir comment ça s'est passé en dessous. Paul fait la gueule, il ne veut rien entendre. Je finis par lui dire qu'il m'emmerde. Et j'éteins la flamme. Paul ne s'en rend pas tout de suite compte, il continue de fixer les nuages comme si Arthur allait se manifester, lui dire de vivre heureux sans lui et de profiter de chaque instant. La montgolfière commence doucement à descendre puis je vois le ballon se dégonfler peu à peu, il tombe sur le côté comme une vieille capote. Paul tourne la tête et voit les câbles distendus et la nacelle qui prend de la vitesse, Merde, j'ai peut-être fait une connerie. Je tourne la molette de gaz pour rallumer le feu et je jette mon pétard dans ce qui aurait du être une jolie flamme jaune. Et là, le ballon s'enflamme. La toile, s'étant effondrée sur elle même, avait atteint le niveau de la sortie de gaz. C'est avec soulagement que j'entends un gros plouf, suivi d'un gros pschht. La nacelle se retrouve au milieu de la Garonne avec la toile à moitié brûlée à côté d'elle. Je n'ai rien de cassé, Paul semble en colère et essaye de se sortir de la mélasse. Je nage rapidement vers le rivage, l'eau est fraîche. Je perds au passage mes boîtes de sardines, j'arrive néanmoins à en attraper une et je continue ma route. Arrivé sur le bord, un homme m'aide à me sortir du merdier et me demande ce qu’il s'est passé. Je lui dis que le mec qui arrive expliquera tout ce dont il a besoin de savoir. L'homme semble un peu perplexe. Je me retourne et je vois que la nacelle et la toile ont été englouties dans les tréfonds du fleuve. Plus de traces de Paul. Mais justement, un taxi arrive. Je lève la main et m'installe. Le mec rechigne un peu à me faire rentrer de peur que je trempe ses sièges. Puis finalement, il accepte. J'arrive chez moi, m'effondre dans le canapé et me roule un joint. J'allume la télévision, il y a un film allemand, inconnu.

1 commentaire:

  1. Monsieur Mocco, n'avez vous pas honte de vivre en parasite de la société ? L'idée de travailler pour gagner votre pitance ne vous a donc jamais effleuré l'esprit ?
    Je suis scandalisé !

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