Saison 3 Chapitre 2

CHAPITRE 2

Paco s'est assis à côté de moi. Sortant de son habituelle sieste, il commence à rouler un pétard et à le griller pendant que je manœuvre le vaisseau. Les feuilles à rouler viennent d'un arbre de la troisième planète, elles sont vendues comme une sorte de produit de beauté pour Valmériennes. Les reptiles collent le truc au-dessus de leurs yeux pour donner l'impression qu'elles ont des sourcils. L'idée serait venue d'une gsène que les lézards trouvèrent magnifique et qui avait, à ce qu'il paraît, une paire de sourcils d'enfer. N'empêche que ça m'est bien utile. La feuille est deux fois plus large qu'une feuille Terrienne, il faut aussi enlever la petite touffe de poils collée sur une des faces mais après quelques opérations impliquant une paire de ciseaux, tout devient parfait pour un bon gros joint. Les vapeurs ne sont pas toxiques et il reste généralement assez de collant après découpage pour pouvoir fermer le joint. Paco est chargé de renouveler les stocks de feuilles préparées quand le besoin s'en fait sentir, de mon côté, je lui ai promis de ne jamais lui refuser un joint et d'arrêter de lui faire des reproches quant à l'utilité de cette pratique pour lui. Je ne respecte pas toujours le second point, c'est vrai. Mais Paco est tout de même bien loti, il profite largement de l'aspect glandouille du vaisseau. Oui, car dès que j'ai eu un peu de maille, j'ai essayé d'insuffler de ma personne à cet engin qui fut créé, je le rappelle, pour servir la science et les intérêts économiques de nations moins regardantes que moi sur des choses telles que les canapés. Ainsi pour profiter de la weed dans un moment de tranquillité, nous pouvons nous poser dans un des trois sofas construits sur mesure et disposés à côté des appareils de contrôle. Ils sont évidemment fixés au sol pour éviter de désastreuses situations pendant un vol un peu trop mouvementé. Il y a aussi de nombreuses lampes tamisés évitant d'agresser le yeux, tout en maintenant une vue claire sur tous les instruments de l'appareil. Pour finir, on peut aussi noter la présence de six tapis, eux aussi fait sur mesure, permettant de n'être que très rarement en contact avec le métal glacial du sol. Il est tellement plus agréable de piloter pieds nus... Depuis la salle des commandes, on peut accéder soit à l'extérieur via un double sas, soit à un couloir menant au reste de l'appareil. Il faut quitter les douces lumières chaudes pour s'engager dans cet étroit passage, l'endroit n'est pas très accueillant, pourvu de lumières criardes accrochées au plafond et d'un sol en acier quadrillé au travers duquel on peut apercevoir les entrailles de l'engin, il ne donne qu'une envie : tracer sa route et s'engager dans l'une des quatre autres pièces disponibles. L'une d'elle est la serre, et ne s'y trouve que ce qu'on pourrait trouver dans une serre. L'autre est la cuisine où je stocke les fraises récoltées et un tas de merdes Valmériennes bouffées quasi-exclusivement par Paco. Reste deux chambres, respectivement squattées par mon ami reptile et par ma personne. La décoration y est assez minimaliste, nous avons tous deux un bon lit et un gros tapis. La seule différence entre ces deux pièces et la relation que j'entretiens avec l'une d'elles, en effet l'actuelle chambre de Paco était auparavant la pièce où j'avais retrouvé quelques animaux morts ainsi que Victor, lui aussi, dans un mauvais état. Le pauvre vieux... J'avais gardé son corps aussi longtemps que possible, quelques fois, même, je lui parlais. Mais au bout d'un certain temps, il devenait tellement infâme à regarder et à sentir que je dû me contraindre à le faire disparaître du vaisseau. L'opération fut délicate mais grâce au sas de sortie situé dans la salle des commandes, je réussis à balancer Victor dans l'au-delà. Une sale histoire, c'est certain. Je ne sais pas si Paco s'en rappelle mais même si c'était le cas, je ne pense pas que ça le dérangerait énormément, il adore ce vaisseau, si bien qu'il ne le quitte que très rarement. Et je le comprends bien... Quel superbe endroit. Je tape du coude mon ami pour lui signifier que je suis intéressé par son joint et il me le tend dans la seconde : « Alors, Sal, qu'est-ce qu'on fait ?
- J'ai eu un appel avant d'aller chez le psy, on rejoint une cliente. Elle voudrait qu'on retrouve quelqu'un.
- Ça marche.
- C'est un peu plus loin dans les quartiers sympas du nord, on va bien mettre un joint ou deux à y aller.
- Tu veux que je les roule ?
- Ouais, je veux bien. », Paco s’exécute, ses grandes mains plongées au fond des poches de son pantalon mauve, il met du cœur à l'ouvrage. Je ne dirais pas que c'est un grand nigaud, bien qu'il le soit, non, ce gars a simplement un mal fou à distribuer son énergie. Quand un problème se présente, il n'a pas la force de le résoudre, il préfère passer à côté, mettre sa vitalité au service d'une autre cause. On peut en arriver à des situations assez emmerdantes, surtout dans notre binôme. Une fois, il m'a regardé me faire tabasser par un gsène bien bourré, simplement parce que je lui avais dit que j'allais me le faire tout seul... Merde, c'était une façon de parler, je n'aurais eu aucun complexe à faire appel à mon ami au bras d'acier. Au contraire. C'est juste que je ne voulais pas passer pour un con devant tout le monde, c'est tout. Quand le mec en a eu fini avec moi, Paco s'est avancé et m'a demandé si ça allait. Je lui ai expliqué qu'il aurait pu m'aider mais il n'a pas eu l'air de comprendre et m'a ensuite reproché de ne pas l'avoir demandé clairement. C'est vrai que je n'ai pas voulu appeler à l'aide pendant la baston mais putain, qui l'aurait fait ? Tu te fais allumer et en plus de ça tu chiales à droite et à gauche que t'as besoin d'un coup de main, merde, non. Il aurait du venir de sa propre initiative ; ça se voyait nettement que j'étais dans la merde. En dehors de ces situations extrêmes, il m'est bien utile de pouvoir compter sur son aide ; quand je la demande. Un vaisseau qui freine devant notre nez m'empêche de continuer mes jérémiades silencieuses. La circulation sur la première planète n'est pas toujours fluide. Rien à voir avec les routes spatiales. Ici, il faut rester à une certaine altitude, respecter à la lettre les distances de sécurité, le vaisseau est notre moyen de gagner du fric et aussi notre maison, si on venait à le perdre, ça en serait fini du bureau Mocco. En conduisant, je ne prends donc aucun risque. Puis la vue n'est pas si mal, prendre plus de temps permet de se perdre dans la folie de cette planète. Cette dernière est minuscule comparée à la Terre (tout comme les trois autres habitées au sein de ce système) et la majorité de sa surface est recouverte d'eau, il ne reste que peu de place aux habitations. Celles-ci sont concentrées sur un seul et même continent, les autres bouts de terre sont trop étroits ou trop isolés pour être exploitables. Nous ne survolons donc que rarement les océans qui sont, de plus, peuplés d'animaux marins démoniaques. Non, non, il est beaucoup plus sûr de rester au-dessus des villes. La plupart de ces dernières luisent de façon surnaturelle durant la nuit et se sont ces éclairages qui permettent de différencier un endroit d'un autre : quand le soleil est encore présent, ce continent ressemble à une immense et même ville, bien qu'officiellement, il y en ait une bonne cinquantaine. Tout est exploité à son maximum, une planète-cité, la planète natale des lézards arrivée aux limites de sa capacité d'occupation : les montagnes rasées, les rivages repoussés, tout a déjà été tenté. Il n'est donc pas toujours facile de repérer sa destination au milieu de tout ce merdier. La seule chose qui est certaine c'est que plus il y a de lumière, plus il y a de fric. Ainsi, un quartier pauvre n'aura qu'une misérable lueur concentrée sur la voie principale, alors qu'un quartier riche brillera du plus petit des chemins jusqu'aux sommets des bâtiments. Je n'ai jamais compris comment ça se passait, pourquoi les constructions brillaient comme ça la nuit. Il n'y a pas de luminaires, la lueur émane directement du cœur de la matière. On dirait qu'un énorme champignon recouvre le secteur... Bizarrement, aucun des lézards que j'ai questionné ne s'était posé la question, cette chose fait partie du paysage, c'est tout. Sa couleur est changeante, passant du bleu au mauve de façon complètement organique, on sent d'ailleurs qu'il n'y a aucun contrôle là-dessus. C'est un beau spectacle mais difficile à apprécier dans ma situation. D'un point de vue purement pratique, les halos qu'elles créent, même dans les endroits où ils sont les plus puissants, ne sont pas assez lumineux pour me permettre d'y voir de manière confortable, la nuit reste nuit. Les reptiles, eux, m'affirment que ce phénomène, selon sa puissance, est un superbe moyen pour remplacer leur soleil ; dans certains quartiers, ils y voient comme en plein jour. De plus, les locaux perçoivent cette lumière de façon très singulière : pour eux, elles sont synonymes de confort, de bien-être, alors, qu'au contraire, quand je m'approche trop de l'une d'elles, je ressens un malaise, une peur, une douleur étouffée, l'impression d'être rongé petit à petit ; ça donne aussi une sale gueule à ma peau. Je préfère donc les contempler d'en haut, depuis mon vaisseau. Les lézards ne sont pas tous fans des gsènes, j'essaye donc de ne pas trop me plaindre de ce truc quand j'y suis confronté en leur présence mais putain, si ça ne tenait qu'à moi, j'essayerai d'améliorer le système. Moins de malaise, plus de luminosité. Je suis certain que je vais me réveiller un jour avec la gerbe et qu'on me diagnostiquera rapidement un cancer généralisé. Mais bon, comme je disais, les Valmériens ne sont pas tous fans des gsènes, il faut apprendre à fermer sa gueule. En manœuvrant le vaisseau derrière un imposant transporteur, je tire une grosse latte du joint, je ne suis plus surpris par la défonce de cette weed, je la connais tellement bien maintenant. J'ai eu de la chance sur le coup, j'aurais pu me retrouver avec une grosse indica qui te fout au pieux direct, le cauchemar. A la place, j'ai cette bonne sativa fruitée qui donne envie de reconstruire son vaisseau façon feng shui : « Hé, Paco, regarde, je conduis sans les mains, haha. », il ne répond pas. Je crois qu'il attend le joint. Je fume encore un peu et lui passe le truc. Il a déjà roulé les trois pétards et je dois dire qu'avec sa main en ferraille, c'est un putain d'exploit. Je sais pas combien ce lézard pèse mais ça ne m'étonnerait pas qu'il tape dans les trois ou quatre cents kilos. Son bras, son avant-bras et sa main droite sont fait en un alliage chelou, une partie de son torse et ses jambes sont eux aussi en métal, fait dans un tout autre alliage, son second bras, en revanche, est complètement organique. Apparemment, ils ont essayé de le faire pousser et ça n'a pas été un franc succès. Le bras est un peu difforme, plus grand qu'il ne devrait l'être et avec des muscles qui, bien que très développés, ne semblent pas être correctement positionnés par rapport à son squelette. C'est plutôt moche mais le gars le prend bien. Paco termine le joint et en allume un autre. Le bord de la route aérienne est délimité par des boules incandescentes jaunes, il faut absolument maintenir le vaisseau entre ces boules et à peu près à la même hauteur, souvent il y a des routes étalées sur plusieurs niveaux, si bien que si on a la tête ailleurs, le vaisseau peut percuter un autre véhicule se trouvant au-dessus ou en-dessous. C'est beaucoup plus chiant que ça en a l'air. Les accidents sont rares mais très spectaculaires. Outre le choc entre les deux énormes structures métalliques, les plus à plaindre sont ceux se trouvant en-dessous, la destruction d'un ou plusieurs quartiers a déjà été constaté et à ce moment là, il n'y a plus grand chose à faire. Les zones les plus riches ne sont bien évidemment pas concernées, les routes aériennes zigzaguent dans les villes gardant les miséreux à l’abri des rayons rouges du soleil. Sur le bas côté et je le vois au dernier moment, un reptile me fait de grands gestes. Lui et un autre Valmérien m'attendent sur une large plate-forme volante. Ils sont de la brigade routière, ces gars peuvent t'interdire de voler sur un simple appel passé depuis leur navette. La procédure est simple, tu poses ton engin sur la plate-forme, tu ouvres le sas d'entrée, les gars entrent et font ce qu'ils se sentent dans le besoin de faire. Il ne vaut mieux pas déconner avec ces contrôles. Je pose délicatement le vaisseau puis demande à Paco d'éteindre le pétard : « Pourquoi ?
- Putain, t'as pas vu que y avait une brigade ?
- Si, ouais. Mais ils savent même pas ce que je fume.
- Justement, ils vont nous poser des questions et j'ai pas envie d'attendre les vérifications d'un laboratoire ou tout autre connerie qui nous ferait perdre du temps.
- Ça marche, ça marche. », il éteint le joint et j’appuie sur le bouton d'ouverture du sas principal. Ce dernier se trouve dans la salle des commandes, les deux lézards entrent dans notre appareil, prêt à dégainer. Ils sont tous deux étonnés de voir nos gueules, un gsène et un reptile complètement déformé, c'est choquant. Ils restent sur leur garde mais enlèvent les pattes de leur gros calibre. L'un d'eux commence : « Salutation, messieurs.
- Bonjour – Paco, ne disant pas un mot, défie du regard les deux représentants de la loi.
- Transportez-vous des armes ?
- Oui mais on a les autorisations nécessaires – Paco reste silencieux. », je lui montre mon calibre, l'autorisation liée à ma profession et ma carte de résident. Le gars examine le matos, son pote est posté en retrait, prêt à agir. Mais, moi, je n'ai rien à me reprocher. A part la weed. Mais le délit est mineur. La drogue est assez banale dans la société Valmérienne. Il est, par exemple, vendu dans beaucoup de coin tout un tas de liqueurs qui transforment radicalement de dociles reptiles en tarés assoiffés de sang, littéralement. Les cas de cannibalisme sont d'ailleurs fréquents. La weed n'étant pas répertoriée comme stupéfiant, je ne risque pas grand chose. A part de perdre mon temps. J'essaye de paraître normal mais ces animaux me terrifient à chaque fois qu'il y a une tension entr'eux et moi. Ils n'auraient même pas besoin de sortir leur flingue, un gros coup de dents suffirait à me faire tomber au sol, pleurant une énorme giclée de sang là où se trouvait ma tête quelques instants plus tôt. Peut-être pense t-il que je suis un de ces gsènes avec une étrange capacité, du genre à faire exploser les bites par la force de la pensée, putain, s'ils savaient... Je ne suis même pas capable de pisser sans en mettre la moitié à côté. Quand le gars capte que je suis réglo, il se calme un peu : « Bon, c'est bon. Dîtes à votre ami robot de desserrer la mâchoire – je donne un coup de pied dans la jambe de Paco, le son du choc est sourd, sans surprise. Je ne sais même pas s'il l'a senti. Les capteurs commencent à se faire vieux pour ce brave gars, il mériterait une révision.
- Très bien.
- Vous avez une belle arme, monsieur.
- Merci. », et c'est vrai que c'est pas la dernière des saloperies mon calibre. J'ai foutu le prix fort. A sa puissance maximale, ça te fait un trou de deux mètres de diamètre dans n'importe quelle carlingue de vaisseau. Généralement, quand je le porte à la ceinture, je le laisse à un niveau plus tranquille mais ça reste quand même très performant. Les deux gars nous saluent et nous disent qu'on peut y aller. En fermant le sas derrière eux, je me tourne vers Paco : « T'aurais pu faire un effort, putain.
- J'aime pas ces flics.
- Moi, non plus mais ils peuvent vraiment nous faire chier. Autant essayer d'être sympathique, ça peut nous éviter des emmerdes.

- Ouais. », il n'a pas l'air convaincu et je ne pense pas réussir à un meilleur résultat aujourd'hui. Je laisse tomber et reprend la route. Nous ne sommes plus très loin de chez la cliente et je demande à Paco de rallumer le joint. On le termine rapidement et on se tape le dernier avant d'apercevoir une zone de stationnement. Les joints m'ont bien touché. Je me marre ouvertement en voyant mon compagnon reptile préparer sa crête avec soin. Il me fait ce qui ressemble à un clin d’œil : « T'as bien dit cliente, hein ? ».

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