Saison 3 Chapitre 3

CHAPITRE 3

En descendant du vaisseau, j'explique à Paco que ce serait cool qu'il reste tranquille avec la meuf. Le gars fait flipper pas mal de monde et c'est bien normal, c'est un monstre après tout. Il ne le fait pas forcément exprès mais quand un mutant comme lui se met à hausser le ton parce qu'il trouve qu'on ne nous donne pas assez de détails, je me retrouve dans une situation plutôt gênante. Quand je peux, j'essaye d'aller voir les clients pendant qu'il fait sa sieste mais aujourd'hui, ce n'était pas possible. Dehors, le soleil a disparu depuis quelques instants et une lumière bleue a pris d'assaut le quartier. Décidément, je n'aime toujours pas le résultat sur ma peau. Paco, lui, affiche un net sourire. La lumière passe au travers d'une légère brume donnant l'impression de traverser un champ de bataille fantomatique. Après quelques pas, je reconnais l'immeuble dont la fille m'a parlé. C'est un immense bloc gris brillant lui aussi d'un bleu profond. Sur sa façade, s’alternent de manière militaire rangées de fenêtres et rangées de tuyaux, ce motif se répétant une bonne trentaine de fois avant d'arriver d'une arête à l'autre. Les Valmériens ne font pas très attention à l'esthétique de façon générale. Il n'est pas étrange de voir des habitations très riches avec une gueule comme celle-ci. D'ailleurs, parmi les tuyaux, on reconnaît bien ceux acheminant l'air pur dans les appartements : l'air est dégueulasse sur cette planète mais peu peuvent se payer le luxe de respirer autre chose. Par ce constat, je suis certain que la meuf a de quoi régler mes honoraires. La première planète n'est pas tendre avec ceux qu'elle considère comme misérables. Quand un gars n'arrive plus à payer son logement, il est souvent invité à déménager sur la deuxième planète, le manque de place se fait sentir. Nous nous avançons vers la porte principale de l'immeuble. Un reptile nous y attend : « Salutation
- Salut, on vient voir Mil Abb. Elle nous attend.
- Attendez un peu, je l'informe de votre présence. », le Valmérien active l'interphone et demande à notre cliente si elle veut nous laisser entrer, elle répond rapidement par l'affirmative, le gardien nous fait un petit signe de la tête en direction du hall. En entrant dans l'immeuble, on sent directement une énorme différence quant à la qualité de l'air : chargé en oxygène, j'en aurais presque la tête qui tourne. La pièce est sobre, aucune décoration, il y a simplement une chaise, certainement réservée au mec qui est en train de fermer la porte derrière nous. Nous avançons et entrons dans l'ascenseur, la cage de métal n'est pas rassurante mais il n'est pas question de prendre les escaliers, la meuf habite au quatre-vingt-douzième étage. Les portes s'ouvrent directement sur l'appartement de la cliente. L'intérieur est sombre, la faible lumière n'est apportée que par ces foutues lueurs bleues, passant au-travers des quelques fenêtres de ce qui ressemble à un salon. On entend une voix nous appeler : « Je suis là, approchez. », je fais un dernier signe à Paco pour lui rappeler de ne pas trop ouvrir sa gueule puis on rejoint la fille. Elle est assise dans un canapé, abattue, un verre à la main et nous fait signe de nous installer en face d'elle. C'est une gsène, elle doit être un peu plus grande que moi mais beaucoup plus petite que le Valmérien moyen. Elle a teint bleuté, la peau lisse, des yeux noirs. Je n'avais jamais vu son espèce auparavant, ce qui est souvent le cas quand on croise un gsène. Elle a une morphologie proche de celle d'un humain, deux bras, deux jambes, une superbe paire de seins. A la place des cheveux, on retrouve néanmoins quelques écailles, elle me donne l'impression d'être amphibienne. Paco coiffe une dernière fois sa crête avant de s'asseoir. Je le rejoins et nous commençons à interroger la fille : « Bonsoir, je suis Sal Mocco et voici mon collaborateur...
- Appelez-moi Paco.
- Enchantée.
- Mademoiselle Abb, qu'attendez-vous de nous ?
- Mon fiancé est parti pour le travail et il n'est jamais revenu. », je crois voir une larme couler le long de sa joue. Paco a toujours le sourire aux lèvres, je continue : « Est-il envisageable qu'il ne soit pas revenu de son plein gré ?
- Non, absolument pas. Il m'avait promis qu'il rentrerait vite, il ne serait jamais parti comme ça...
- Il va voir ailleurs, l'interrompt Paco. Le ton est donné, il ne posait pas une question. Il faisait une remarque à haute voix. Je lui fous un sale coup de pied dans la jambe, pour être sûr que ses capteurs transmettent bien le message à sa pauvre caboche de mutant dégénéré.
- Ce que mon collaborateur veut dire c'est... Peut-être... Enfin, si jamais... Putain, je sais pas ce qu'il veut dire. Excusez-le.
- Oh ! T'es gonflé de dire ça.
- Putain, Paco, ferme-la. Essaye d'être professionnel, bordel de merde.
- Merde Sal, pourquoi tu me...
- Donc, mademoiselle... – j'interromps le reptile pour ne pas continuer ce misérable spectacle devant la fille. J'y suis peut-être allé un peu fort avec lui mais son manège me fait clairement chier. Je lui ai déjà dit que je préférais mener seul les discussions avec nos clients. Il veut juste se la faire, c'est tellement évident. Et voir un joli petit engin comme ça baiser avec un mutant, non merci.
- Appelez-moi Mil.
- Oui... Euh, d'accord. Donc, mademoiselle Mil, est-ce que votre compagnon avait eu des soucis avant de disparaître ?
- Non aucun...
- Et quel est son métier ?
- Il devait livrer une cargaison pour un bar sur la seconde planète. Simplement un plein d'eau. ». La seconde planète est beaucoup plus chaude que la première, il ne s'y trouve d'ailleurs que peu d'eau sous forme liquide. Chaque jour, d'immenses réservoirs volants transitent donc entre les deux planètes pour maintenir en vie les habitants de la seconde. Car il ne s'agit là que de survie. Les lézards sont entassés sous de grands dômes réfrigérés et essayent de s'en sortir comme ils le peuvent. L'eau est un bien précieux, il se peut que le réservoir se soit fait attaquer.
- Il devait livrer simplement un seul bar ? – un transporteur livre normalement une centaine d'établissements avec un plein.
- Oui, le réservoir de sa navette n'est pas immense. Le bar préférait acheter à un...
- Oui ?
- Je ne sais pas s'il faut que je le dise.
- Mademoiselle Mil, nous ne sommes pas de la police, vous êtes notre cliente.
- Le bar achetait directement à Phil car les réseaux de distribution conventionnels sont beaucoup trop chers. Phil traitait avec quelques bars de la seconde planète, il ne payait pas l'eau ici donc il faisait beaucoup d'argent.
- Pourquoi ne payait-il pas l'eau ici ?
- Il... Il la prenait directement dans les réservoirs de purification du coin. Ils ne sont pas très bien gardés. Seulement voilà, depuis cette transaction, il ne répond plus à mes appels et je n'ai plus aucune nouvelle. », la gsène se met à chialer. Paco ne réagit pas, je perçois même un léger amusement dans ses yeux. J'essaye de la calmer : « On va s'en occuper. Ne vous inquiétez pas.
- Qu'est ce que vous allez faire ? sanglote t-elle. », ouais, qu'est ce qu'on va faire ? On va aller au bar où il devait livrer l'eau mais bon... Pas grand chose de plus. Et ça m'étonnerait qu'on apprenne toute l'histoire là-bas. S'il s'est fait descendre sur la route, on aura aucune trace. Merde. Il faut quand même dire quelque chose : « On va parler aux bonnes personnes et mener une enquête approfondie. Vous connaissez le nom du bar où il devait livrer l'eau ? », la meuf nous note tout ce qu'elle sait sur un bout de papier, c'est à dire pas grand chose. Elle nous demande ensuite si on est sur d'autres affaires et on lui répond que non, que nous bossons sur un cas à la fois. Ça a l'air de la rassurer. Elle se met à sourire : « Vous voulez quelque chose à boire ? », Paco répond qu'il veut bien un truc. Je n'aime pas trop ça mais j'ai l'impression qu'elle a besoin d'un peu de réconfort, alors pourquoi pas. Elle arrive avec une bouteille de liqueur et trois verres. On reconnaît facilement ces bouteilles car toutes ont la même gueule – certainement un seul fournisseur pour toutes les distilleries – : une fine pyramide transparente à base triangulaire dont une petite section partant du sommet, le bouchon, peut se retirer. Le truc doit faire trente centimètre de hauteur. La seule différence entre ces bouteilles est donc la couleur du liquide qu'elles contiennent, souvent jaunâtre, quelques fois verte. Les verres à liqueurs sont eux aussi tous identiques : une pyramide à base carré – retournée et creuse – dont le sommet a été comme retroussé à l'intérieur (de manière à ce qu'au fond du verre se trouve aussi une pyramide pleine). Les reptiles ont pris l'habitude de viser très précisément la pointe de la pyramide du fond du verre pour verser leur liqueur, cette dernière (plus visqueuse que l'eau) coule délicatement depuis le sommet jusqu'au fond, dévorant peu à peu le volume pyramidale qui, une fois entièrement immergé, donne le signal à l'assoiffé. Mil n'a apparemment aucun égard pour la tradition, elle renverse maladroitement du liquide sur la table, nous laissant avec des pyramides à moitié recouvertes de liquide jaune pisse. On entame nos verres et le lézard recommence son numéro : « Vous êtes ensemble depuis combien de temps avec votre ami ?
- Ça fait trois années (les années de la première planète sont peut-être cinq fois plus courtes que celles sur Terre).
- Ah, répond le reptile.
- Vous savez qu'il va y avoir un discours retransmis, annonce t-elle, enjouée. », on lui répond que la politique ne nous intéresse pas vraiment mais elle allume quand même l'écran. Le gouvernement Valmérien est organisé de façon assez simple : une bande de connards qui balancent un tas d'idée à un mec supposé représenter le pouvoir suprême. Là, le chef des connards s'adresse à toute la planète. Il s'appelle Batek, Viel Batek. Il parle au nom du roi Jahb. Je n'aime pas la politique et à chaque fois que j'y suis confronté, j'ai toujours le même sentiment de peur. Ces gars inspirent l'espoir pour les Valmériens, c'est assez troublant car on ne peut pas dire que le peuple soit traité avec beaucoup de respect. Certainement le résultat de générations et générations d'esclavagisme intellectuel. Je pense que si ces politicards venaient un jour à annoncer leur mépris pour les gsènes, il y aurait rapidement un tas de cadavres dans les rues. Leur obéissance dépasse le raisonnable. Si bien que quand je croise un Valmérien pas tout à fait en règle avec l'état, je me trouve apaisé. Ces gars me font oublier le malaise qu'inspire des personnes comme Batek. Ce gros porc de Batek. Je n'écoute même pas ce qu'il peut raconter, encore des saloperies, j'en suis certain. Mil a l'air, en revanche, captivée par ce mec. Je la trouve étrange, il y a quelques instants, je la voyais pleurer la disparition de son ami et là, elle nous invite à mater la téloche... Je ne sais pas si elle nous cache quelque chose ou si ce comportement est lié à ses origines. En asséchant ma pyramide, j'interroge notre hôte : « Vous êtes arrivée chez les Valmériens il y a longtemps ?
- Oui, j'étais très jeune, je ne me rappelle plus du tout de mon peuple.
- Ah oui ?
- J'étais avec mes parents quand nous sommes arrivés, ils m'ont raconté des histoires mais je n'ai aucun souvenir direct.
- Que savez-vous sur votre peuple, alors ? – son sourire s'efface, elle appuie sur un bouton et le visage de Batek s'assombrit pour ne laisser qu'une dalle noire et sans vie.
- Peut-être devriez-vous aller chercher Phil, non ? », sa réponse est sèche. Je préfère ne pas lui faire remarquer l'incohérence de ses propos, après tout c'est elle qui va payer mes prochains repas : « Oui, vous avez raison, nous y allons. ». J'entraîne Paco vers l'ascenseur, malgré ses protestations impliquant son verre encore rempli, nous rejoignons rapidement la rue. Le gardien ne nous adresse qu'un rapide coup d’œil et nous accompagne d'un léger « au revoir ». La nuit est maintenant fraîche, j'allume rapidement un pétard et je dis à Paco de s'activer, je préfère ne pas traîner. L'air propre me manque déjà mais la fraîcheur permet tout de même de remplir ses poumons sans trop de souffrance. L'ambiance est différente qu'à notre arrivée, les lumières bleues ont tourné au mauve, la brume s'est intensifiée, j'ai l'impression d'être dans la tête d'un ordinateur sous acides. Des tuyaux sortent du sol pour grimper sur des immeubles d'une centaine de mètres de haut, plus loin une route aérienne empruntée par un nombre incalculable de vaisseaux donne l'impression d'un flux continue de petites lumières changeantes, flottant dans le brouillard... J'aurais pu trouver ça magnifique mais là, je n'ai qu'une envie : bouger. Tout en avançant, je me met à cogiter : d'où peut venir ce changement de couleur ? Je trouve la réponse en tirant une énorme latte de joint : c'est lié à la température. C'est la première fois que j'y pense, ce champignon modifie sa structure selon la température, évidemment. Voilà. Enfin. Ouais. Je sais pas. La température... Mouais. Peut-être. Enfin, non, putain, je l'aurais remarqué avant, c'est encore le pétard qui me retourne le cerveau, je vois des signes là où il n'y en a pas. Dur de faire la part des choses. Je me suis d'ailleurs déjà demandé si je ne ferais pas mieux d'arrêter de fumer. Quand on fait ce boulot, avec autant de mecs louches côtoyés, on finit rapidement par devenir méfiant. Du moins, on pense qu'il s'agit de méfiance jusqu'à ce qu'on sorte son flingue et qu'on pulvérise un mur par pure intuition. Non, non. Il s'agit bien de folie cannabique. Celle qu'on raconte à des amis en rigolant mais qui nous turlupine toujours, au fond. Puis merde, ça fait partie du jeu. Je ne vais pas arrêter de fumer pour quelques briques fondues. Quand j'y pense, heureusement que Paco ne ressent aucun effet en fumant de la weed, le résultat serait désastreux. Je l'imagine inquiet, se mettant à penser aux choses qui se trament sous le sol, sous les masques apparents, peut-être même sous la peau... Il m'aurait certainement étouffé dans mon sommeil, ne pouvant laisser échapper quelques larmes le long de ses difformes joues. Puis il aurait fouiller sous mon visage pour chercher la vérité absolue. Putain, j'espère que son corps arrivera toujours à évacuer la crasse avant que l'histoire ne tourne au drame. Si jamais il venait à tomber malade... Un métabolisme un peu mou et bam ! La montée d'alcaloïdes jusqu'au cerveau et bam ! Le gros high de ouf, bam, bam, bam ! Il commencerait par m'annoncer, tout heureux : « Sal, je le sens ! Ça monte ! », puis son sourire s'effacerait rapidement... Il faudrait alors fuir, ne pas réfléchir et courir, il ne comprendrait pas, c'est certain. Le monstre est à côté de moi, la lumière mauve fait briller son visage, ses écailles luisent d'une belle façon et comme à chaque fois qu'il est exposé à cette merde, il semble apaisé. Je le vois quand même mal m'attaquer. Ce gars-là a sauvé mon cul tellement de fois... Je le revois faire exploser des crânes reptiliens, juste après que ces mêmes crânes aient imaginé pouvoir faire cracher un peu de fric au « mec du panneau publicitaire ». Ouais, j'ai un panneau publicitaire. Mais j'ai aussi un putain de robot lézard, connards ! J'me marre. Ce jour-là, même si j'étais heureux d'avoir évité quelques soucis, je me rappelle avoir gerbé peu de temps après, derrière une poubelle. Les crânes avaient vraiment explosé... Ce fut un triste spectacle, certes. En revanche, ce que je vois ce soir est magnifique, on est arrivé sur la plate-forme de stationnement : le vaisseau est un vieux machin comparé à certains bolides qu'on voit dans les beaux quartiers mais putain il en jette. Je l'ai repeint en rouge après l'avoir aménagé, il a quelques endroits niqués, ouais, mais personne n'a un vaisseau comme ça dans le coin. Il ressemble à un oiseau de nuit. Gros cul, museau agressif, tout ce que j'aime. Les reflets mauves sur la carlingue me donnent l'impression d'avoir gobé une saloperie. Ah, c'est une putain de belle nuit. Je jette le joint encore fumant au sol et m'avance doucement vers le sas d'entrée. La lumière autour du joint passe du mauve au bleu puis une épaisse fumée annonce la fin de la combustion.

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