Saison 3 Chapitre 5

CHAPITRE 5

La route est de plus en plus fréquentée, on se rapproche de la seconde planète. Il y a un nombre très important de transporteurs sur le côté, presque à l'arrêt, ces véhicules sont beaucoup plus contrôlés que les simples vaisseaux de tourisme ; forcément, il y a souvent de gros ralentissements à l'approche du barrage des douanes... Justement, un peu plus loin, commence à se dessiner le passage obligé pour tous les voyageurs : c'est presque une petite ville. Il y a tout un système de radars – permettant de checker les vaisseaux volant à proximité de la planète, une brigade armée et d'énormes plates-formes de stationnement. Le bidule ferait peur à voir à n'importe quelle personne voulant transgresser la putain de loi Valmérienne. Je ne sais pas comment Phil se démerdait pour faire passer son eau volée mais le gars devait être tout sauf con. Je suis attentivement les indications affichées sur les panneaux flottants puis j'arrive enfin au niveau du barrage. Il faut s'engager, à vitesse réduite, dans un long tunnel qui débouche sur un point d'éventuel contrôle. Ce tunnel permet, dans un premier temps, de déceler facilement les manœuvres illégales les plus grossières ; derrière ses épaisses parois se cache tout un bordel pouvant repérer un colis contenant un peu trop de liqueur ou tout autre objet titillant les représentants du gouvernement. Il pourrait facilement y avoir deux vaisseaux comme le mien dans cet endroit, pourtant ce scanner reste ridicule face à ceux utilisés pour de grands transporteurs. Nous sommes à présent dans les boyaux de la structure mais je ne me fais pas de soucis, Paco et moi avons pris nos précautions, ils ne devraient rien voir sur leurs moniteurs. Après quelques minutes, on en voit enfin le bout, la planète rouge apparaît en fond et sur la droite se trouve la plate-forme de contrôle. Je vois une dizaine de Valmériens occupés à emmerder un vaisseau un peu plus crade que le mien, personne ne m'accorde un regard. Je ne m'attarde pas plus ici, on s'arrache. Après une longue route spatiale, on retrouve le réseau routier planétaire, il est beaucoup moins dense que sur la première planète. Il n'y a que quelques routes faisant la liaison entre chaque dôme ou sortant carrément de la planète. Nous traversons un groupe de nuages gris et voyons enfin notre destination : le sixième dôme. Aucun véhicule n'est autorisé à l'intérieur, il faut donc laisser le truc à l'entrée, sur une sorte d'immense parking. Le fait que ce dernier soit la majorité du temps vide montre bien que les gens qui sont ici n'ont pas réellement le choix. A peine arrivés, on leur fait vendre leur moyen de transport, on les fout dans une cabane de merde et on leur propose un boulot à plein temps dans les ravissantes « Mines de Binolium Valmériennes », je n'avais jamais entendu parler du binolium avant, j'imagine donc que c'est encore un de ces trucs sortis tout droit de l'imagination de mon traducteur. N'empêche que ce binolium est une des ressources les plus importantes pour les Valmériens. Évidemment, ce fut un gsène qui trouva l'astuce, il bidouilla une machine pouvant utiliser cette saloperie et expliqua aux Valmériens que la planète juste à côté de la leur en était rempli, s'en suivit un travail de colonisation assez sale durant lequel la société Valmérienne perdit quelques écailles. Quand la situation devint plus stable, toutes les machines furent converties à cette nouvelle technologie, boostage au binolium, un pas de plus pour les lézards dans leur gonflette molle aux stéroïdes. Quelques habitants se plaignirent de pertes de dents, d’œdèmes faciaux,... Mais le gouvernement trouva les réponses adaptées. Le gsène responsable de cette révolution énergétique se suicida peu de temps après. Cette histoire est assez vieille, et je ne l'ai certainement pas apprise dans le peu de livres écris sur cette société castratrice, non, toute ma culture fut acquise auprès de reptiles bien niqués durant des nuits qu'ils préfèrent maintenant oublier. Les bars sont ma principale source d'information, que ce soit pour mon boulot ou pour ma culture générale, c'est marrant à dire. Les Valmériens sont tristement cons mais ils se rendent tout de même compte que le gouvernement cache de sales affaires... Ça ne les empêche pas d'aimer leurs dirigeants, non, c'est quelque chose qui est rentré dans les mœurs et il vaut d'ailleurs mieux éviter de mettre l'accent sur cet étrange paradoxe.
Je pose donc le vaisseau sur une des nombreuses places vides du sixième dôme et me prépare à descendre de l'appareil sans réveiller Paco ; il ne me serait de toutes les manières pas très utile ici, je ne compte pas me bastonner aujourd'hui : quelques questions, un ou deux pétards, voilà le programme. J'emporte quand même mon flingue, histoire de faire sérieux. En ouvrant le sas principal, un air chaud vient me fouetter le visage, l'air du parking est le même que celui du dôme, il est grossièrement filtré, refroidi puis enrichi en oxygène. On a pas forcément l'impression de bien respirer mais ça fait l'affaire. Le parking est recouvert d'une immense sorte de bulle, à chaque fois qu'un vaisseau passe au travers, il la perce et cette dernière se recompose juste après son passage. C'est un moyen simple de garder une atmosphère à peu près constante sans avoir à construire une véritable protection, seulement, niveau sécurité, c'est pas le top. J'ai entendu parler de quelques accidents où des lézards se retrouvaient cramés après que la bulle-atmosphère ait soudainement éclaté. Bref, j'avance vers le dôme à un rythme soutenu et rejoins l'entrée principale. Il y a deux lézards à qui je présente mes papiers, les gars ne me font pas chier. Après quelques pas, je sors un oinj que j'allume aussitôt, ces dômes ont quelque chose de magique. Ils sont montés par assemblage d'octogones réguliers faits en une matière semblable à du verre jauni : durant la période de jour, toute la ville baigne dans cette couleur tiède. Cet endroit, s'il n'était pas bâtit sur du sable roussi, aurait tout d'une serre tropicale.Tant que le soleil est là, les habitants y trouvent leur compte, la lumière permettant de requinquer les miniers sortant de leur trous. Mais quand vient une période de nuit... La ville se transforme. Les bars deviennent des refuges, ils sont les seuls à avoir des luminaires assez puissant pour remplacer les visages fatigués par des sourires bleus. Les bagarres sont beaucoup plus répandues et en l'espace de quelques jours le nombre de morts augmente tristement. Certains se bricolent eux-même des lampes à base de binolium volé mais le résultat, s'il n'est pas la simple explosion de la maison, reste très loin des luminaires fournis par l’État. C'est un véritable calvaire pour les habitants, la ville sombre dans un état proche du comas, plongée dans les ténèbres, seuls quelques îlots lumineux veulent bien parler d'espoir. La fumée de mon pétard s'envole très vite, certainement portée par les ventilations mécaniques du dôme. Je ne traîne pas et repère rapidement le symbole familier tatoué au sol, il me mène directement au bar du coin. J'ai le temps de fumer un second cafard avant d'arriver devant la lugubre bâtisse. Il y a bien une enseigne mais rien qui pourrait m'aiguiller vers un sentiment d'aise, je quitte la lumière jaune pour m'engouffrer dans une salle démesurément grande et tristement vide. Aucune lumière, je peine à voir le bar qui n'est pourtant qu'à une dizaine de mètres : « On a toujours pas d'eau, si tu veux de la liqueur, va falloir avaler ça sec, la voix vient du fond de la salle.
- Je viens pas pour ça, je balance ma phrase au hasard dans le noir.
- Ouais, je me disais bien que c'était pas l'heure de la pose pour le quatorze – il parle du quatorzième tunnel minier de la ville.
- Oui, je viens pour cette histoire d'eau, justement.
- Ah ! Tu viens livrer ? – le lézard sort de l'obscurité et se pose devant moi, son sourire s'efface quand il me voit.
- Non, non. Je viens pour poser quelques questions.
- Qu'est-ce qu'un gsène voudrait bien savoir sur ma vieille baraque ? A part me faire chier, je vois pas – sa tête gonfle.
- Je voudrais juste savoir si vous aviez vu Phil, celui qui devait vous livrer. », il ne répond pas, sa tête se met à palpiter, il n'a vraiment pas l'air ravi. Je vérifie très discrètement si mon flingue est toujours à ma ceinture ; c'est bon : « Alors, vous l'avez vu ?
- Écoute le gsène, j'ai rien à te dire. Tu m'emmerdes.
- Je sais que votre petit manège avec Phil était pas des plus réglos mais je suis pas là pour ça.
- Tant mieux.
- En revanche, si vous commencez à vouloir la jouer relou, il ne me faudra pas longtemps pour vous poser quelques sérieuses emmerdes.
- Tu me menaces ? Hein ?
- Je sais pas. », sa tête palpite de plus belle, c'est vraiment pas bon signe. Il est à deux mètres de moi, en un coup de patte, ma tête volerait, je recule doucement, l'air de rien : « Écoutez, je veux juste savoir si vous l'avez vu, c'est pas grand chose.
- Je te dirai rien et si tu continues, je vais m'énerver.
- Bon, ben j'y vais mais quand je reviendrai, vous regretterez de pas m'avoir lâché une ou deux infos.
- Et si je te laisse pas partir ? », j'agrippe mon flingue sans le sortir de son étui et fais quelques pas en arrière. La situation est tendue, le mec me balance une sorte de sourire, je vois toutes ses petites dents briller. Au moindre mouvement, je brandis mon truc et tire, le gars a l'air sérieux et les joints ne m'aident pas à y voir très clair. Derrière, la porte s'ouvre, je me décale, pour avoir un œil sur le taulier sans louper l'arrivée de notre nouvel ami : « Toujours pas d'eau ?
- Non, répond le barman.
- Merde. », le gars est un Valmérien, il a l'uniforme d'un minier et me regarde avec un drôle d'air. Il comprend être arrivé au milieu de quelque chose : « Y a un problème ?
- Non, non, on discutait, répond le barman.
- Si vous m'aidez, je peux vous faire arriver de l'eau dans la journée. », mon mensonge fait mouche, le minier pousse un petit cri de joie : « Putain, ce serait chouette, la liqueur d'ici est infâme, sauf ton respect Poz, un peu d'eau avec, ça serait miraculeux !
- Ouais, grogne Poz, suis moi le gsène, on va parler. », le gars m'amène à l'arrière du bar, dans ce qui semble être son bureau. Je reste vigilent. Il me dit de m'asseoir, on se retrouve l'un en face de l'autre, séparés par une table, nos culs posés sur des chaises en métal ; mes pieds ne touchent pas le sol : « Tu peux vraiment m'avoir de l'eau ?
- Bien sûr, j'ai des contacts avec des mecs.
- Au même prix qu'avec Phil ?
- Je peux essayer mais ce sera pas forcément le même prix. Les gars te connaissent pas.
- Ouais, ce sera toujours moins cher que ces connards d’officiels, j'suis obligé de leur en acheter un peu, pour pas me faire griller mais bon, c'était Phil qui me fournissait vraiment.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- J'en sais rien, la dernière fois qu'on s'est parlé, il s'était arrêté pour pioncer un peu, à moitié de chemin.
- Puis plus rien ?
- Plus rien, il répond plus et ça fait déjà quelques temps que je l'attends.
- Il a pu se faire attaquer ?
- J'en sais rien. », le mec a l'air honnête mais ça ne m'avance pas du tout. C'est ce que je redoutais, Phil n'est jamais arrivé et personne ne peut me dire ce qu'il s'est passé sur la route... Peut-être des pirates, peut-être un accident tout con mais de toutes les manières, ce n'est vraiment pas bon signe, s'il était vivant, il aurait informé quelqu'un, le reptile voit que je suis emmerdé et ajoute : « Tu veux retrouver Phil ? J'veux dire, c'est ta mission ?
- Ouais.
- T'es quoi ? Un privé ?
- C'est ça.
- Phil, c'était un mec normal, je vois pas qui aurait pu lui en vouloir. A part les officiels mais ça...
- Ouais, je sais pas. S'il avait été arrêté, ils auraient fouillé sa baraque.
- Sûrement.
- Je peux m'allumer un joint ? », il a l'air intrigué mais en voyant mon truc, son menton se lève et s'abaisse rapidement, je prends ça pour un oui. On reste quelques secondes à ne rien dire puis je décide de me lever ; même assis, le barman me dépasse : « Tu vas m'amener de l'eau, alors ?
- Ouais, t'inquiète pas pour ça, t'en auras dans pas longtemps
- J'espère, c'est pas le plus bel endroit qu'on ait connu ici... Et sans eau, c'est carrément l'enfer.
- Je sais bien, je vais faire ce qu'il faut.
- Ouais. », je lui adresse un léger sourire et me retourne pour sortir de son bureau, je l'entends encore gueuler qu'il attend mon eau avec impatience. C'est sûr qu'il va encore l'attendre son eau... Et je n'ai pas intérêt à remettre les pieds ici avant longtemps. Je salue le client de tout à l'heure, adossé maintenant au comptoir, s'étant servi, seul, une petite liqueur. Il m'adresse un sympathique clin d’œil. Je continue à fumer sur le pétard et croise beaucoup d'autres miniers, tous se dirigent vers le bar, ils ont l'air assez fatigués. Il ne faut pas que je traîne, après quelques verres, les lézards peuvent facilement passer du clin d’œil à l'arrachage de membres, surtout à la vue d'un sale vendu de gsène tout droit arrivé de la première planète. Je rejoins la porte principale menant au parking, à l'extérieur de la bulle, je vois un énorme nuage de poussière rouge se rapprocher du dôme. Les filtres vont avoir du travail mais comme toujours ce dernier sera bâclé ; les lézards tousseront certainement un peu de terre, tout à l'heure, avant de se coucher. Je grimpe dans le vaisseau et suis content de retrouver un air agréable à respirer. Je me dirige vers la cuisine et attrape quelques fraises dans le frigo. A côté des trois saladiers débordant de rouge sont posés de nombreuses boîtes transparentes, certaines sont remplies de liqueurs, d'autres de morceaux de viandes crues, il y a aussi quelques préparations toutes faites, mélangeants plantes et hachés d'animaux cuits. Je mange quelques fois de la viande mais le goût des animaux de la troisième planète est tellement fort que j'en viens généralement à gerber peu de temps après. Les plantes ne sont même pas envisageables, toutes me détruisent de l'intérieur, elles commencent par m'anesthésier la bouche puis après avoir ravagé mon intestin, elles sortent de mon cul accompagnées d'une énorme quantité de sang et ça pendant toute la semaine suivant le repas. Le système digestif des reptiles est beaucoup plus performant que le mien, c'est indéniable. Du coup, je ne bouffe quasiment que les fraises que je fais pousser dans ma serre. Je me rappelle que les premiers temps furent difficiles, j'étais faible, ma peau avait une couleur affreuse, mon corps souffrait de carences très prononcées... Mais les lézards, après quelques analyses, me filèrent un appareil permettant de réguler tout ça. Une balle molle qu'il faut serrer dans sa main quelques secondes ; et voilà, t'es prêt à taper un cent mètres. Bien évidemment, le bidule fut bidouillé par un gsène, forcément. Derrière moi, le sas de la cuisine s'ouvre : « On est déjà arrivé ? », je lui explique que je reviens du bar mais que je n'ai rien pu savoir de très intéressant. Paco se prend un morceau de viande fraîche et s'installe à la table de la cuisine, en face de moi. J'allume un joint et le passe au lézard. Il tire une latte entre chaque déchiquètement. Une fois l'énorme bout de chaire avalée, il me regarde tristement : « Merde, ben on fait quoi alors pour Mil ?
- Je sais pas, on peut essayer de faire quelques hôtels de la route spatiale pour voir s'il ne s'est pas arrêté à l'un d'eux.
- Ouah, ça fait quand même beaucoup d'endroits à visiter.
- Ben ouais mais je sais pas quoi faire d'autre. », il me repasse le joint. La lumière criarde de la pièce met en avant la mécanique du bras de Paco. Il n'y a pas de boulons ou de vis, juste de très fins vérins laissant échapper de temps en temps une petite fumée blanche. Sa main ressemble à une ville miniature, elle est d'une complexité bouleversante. J'avale ma dernière fraise et une sonnerie bien familière vient me sortir du regard vague porté aux élégants doigts de mon ami : un appel venant du téléphone de la navette. Ce dernier est en fait un petit écran incrusté dans le mur de la salle des commandes. Paco et moi nous levons et une fois le bon bouton enfoncé, la sonnerie s'arrête et la dalle s'allume pour faire apparaître le buste de Mente.


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