Saison 3 Chapitre 9

CHAPITRE 9

J'essaye de distancer nos poursuivants mais la partie est perdue d'avance. Le radar n'a aucun doute sur la finalité de cette course : nous n'arriverons pas au barrage de la seconde planète avant que ces connards nous réduisent en poussière, cette vieille bécane se traîne trop et n'a pas les couilles pour affronter trois vaisseaux d'assaut. Marh ne s'arrête plus, il détaille notre mort prochaine avec un nombre impressionnant d'adjectifs nuançant les textures probables de nos peaux calcinées. Quand il en vient à répéter certains mots plusieurs fois avec l'intonation d'une nouvelle découverte, je comprends que mon traducteur n'est pas en mesure de suivre la nuance en Français. Nous sommes face à un poète. Paco me tient au jus : « Sal, ils commencent à ouvrir le feu ! Le bouclier tient le coup mais je sais pas si ça va durer !
- Putain, je sais... Mais je peux rien faire là. », on prend de l'altitude, essayant de sortir de l'atmosphère, le barrage est encore loin. Autour de nous, quelques nuages, on est de nouveau sous le soleil rouge, il n'y a plus la moindre trace de végétation au sol, on devine au loin les dômes brillants : « Paco ! On va y rester si on continue comme ça !
- Douce et fragile, lance Marh après une longue réflexion.
- Ta gueule, putain. Paco, j'ai une idée.
- Ouais ?
- Va dans la cale et débranche notre brouilleur de signal.
- Quoi ?
- Ouais, ils vont nous repérer.
- Tu veux qu'ils nous repèrent ?
- Ouais, putain – Paco semble essayer de comprendre – Bouge ton cul, putain. », le lézard s'active, j'entends Marh grogner qu'on devrait simplement accepter notre sort, il compare notre conduite à celle d'un « ivrogne sans bouteille », je ne comprends pas la référence. Le bouclier encaisse de plus en plus de tirs, certainement des lasers légers... Les gars ne veulent pas encore utiliser leurs torpilles, ils doivent toujours espérer récupérer les armes volées. Paco remonte enfin et m'annonce sa réussite : « Pourquoi tu veux qu'on se fasse repérer ?
- Ils vont venir nous chercher direct, la douane, je veux dire.
- Tu crois que ça va faire peur aux gars ?
- Ben, j'espère. », une lumière verte se met à clignoter sur le moniteur, le bouclier vient de rendre l'âme. Paco me fait les gros yeux et les secousses commencent. Putain de merde, mon vaisseau. Ils sont sur le point de le bousiller, ces connards. Plusieurs autres lumières s'allument, je reconnais celle en rapport avec le moteur droit et celle du système de freinage mais n'arrive pas à identifier les autres. Soudain, je les vois, six points sur le radar, avançant très rapidement vers notre position : « Sal, regarde !
- J'ai vu, ouais.
- Putain, ça marche, les autres se barrent ! », en effet, les trois vaisseaux ont arrêté leur poursuite et font maintenant demi-tour. Ils n'ont aucune chance face à six patrouilles douanières : « Sal, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Tu veux que je réactive le brouilleur ?
- Ça servirait à rien, ils seront là dans quelques secondes.
- Merde, comment on va leur expliquer ce qu'on fout ici ? », Paco s'allume un joint en attendant ma réponse. Après une longue taffe, il me tapote l'épaule : « Hein ? On leur dit quoi ?
- Je pense qu'on n'aura rien à leur dire, on a un putain de chef de réseau mafieux à bord, je pense pas que le Service d’État nous laisse dans la merde, ils savent parfaitement ce qu'il se passe ici.
- Ouais, peut-être.
- Passe moi le pétard. », le lézard grille encore un peu le cône et me le refile enfin. Les douaniers sont maintenant devant nous. Il y a bien six puissantes navettes, armées jusqu'aux dents, toutes attendant notre réaction. Notre moniteur vidéo s'allume et un officiel apparaît à l'écran : « Vous êtes encerclés, veuillez atterrir doucement et descendre de votre véhicule sans arme.
- Non mais on était poursuivis et on boss... », je fous un coup de coude à Paco en lui disant de la fermer. Il suffirait d'un léger quiproquo pour que les gars nous fassent péter le cul, pour l'instant on fait exactement ce qu'ils disent, sans ouvrir nos gueules. Notre tas de ferraille rejoint le sol dans un boucan peu rassurant, il doit y avoir un ou deux trucs niqués mais je ne pense pas que ce soit trop grave. J'enfile ma combinaison et demande à Paco de rester à l'intérieur, je tire une dernière grosse bouffée et lui rend le joint bien entamé. Dans le sas, j'active ma bulle protectrice et suis content de retrouver le léger et rassurant courant d'air chargé en oxygène. J'ai laissé mon calibre à l'intérieur. En m'éloignant du vaisseau, je vois que deux navettes douanières se sont elles aussi posées, les autres sont au-dessus de nous. Le soleil est beaucoup plus fort que dans la zone d'ombre mais les rayons ne sont pas aussi puissants qu'au niveau des dômes. Je devrais pouvoir rester là sans trop de problème, normalement. Je tape dans une roche en attendant les lézards, cette dernière atterrit un peu plus loin dans un léger nuage de poussière rouge : « Mettez-vous à genoux, m'ordonne un des huit lézards armés.
- Écoutez, c'est un sacré malentendu...
- Mets-toi à genoux, le gsène ! gueule un autre, les huit têtes palpitent et les fusils sont tous pointés sur moi, je m'exécute.
- On était poursuivis.
- On a rien vu sur nos radars, répond celui qui semble être le chef.
- Ils avaient des brouilleurs...
- On a des contre-brouilleurs, le haut-gradé s'avance vers moi, l'arme toujours levée.
- Ils marchent pas sur tous les brouilleurs apparemment.
- Petit con, bien sûr que si.
- Comment t'expliques que notre vaisseau soit apparu d'un seul coup sur vos radars alors ?
- Oh ! Ne me dis rien ! Surtout ne me dis rien...
- Je comptez pas te le dire.
- Oh, non ! Rien du tout !
- Je dirai rien.
- S'il te plait... Non ! il se bouche les fentes auditives et tourne sur lui même.
- Oh, faut pas s'inquiéter pour ça.
- Rien à foutre, il a arrêté son manège et colle maintenant son fusil sur ma gueule, on va te torturer enculé, continue t-il.
- Ouais, ouais.
- On va te faire bouffer tes doigts ! Et même si tu nous donnes les infos qu'on veut, on te foutra quand même les yeux dans le cul ! », le gars est taré. J'ai l'impression qu'il est quand même sacrément sérieux. J'espère que Mente ne va pas nous lâcher... Ce serait grave la merde : « Bon, faut se calmer.
- Putain, tu vas voir si je vais me calmer ! Connard ! On sait que t'es pas tout seul. Pourquoi tes potes sont pas sortis ?
- Je leur ai dit de rester dedans.
- Et pourquoi ça ?
- Ben... Ils allaient dire des conneries. », le mec me regarde bizarrement. Il range son arme et m'attrape d'une seule main, il me tient au niveau du cou : « Tu vas prendre dans la gueule.
- Putain mais je dis la vérité. », mes pieds sont à plusieurs dizaines de centimètres du sol. Le gars me projette un peu plus loin. J'atterris sur le cul. Au loin, je vois un douanier courir vers nous : « Hé ! On vient de recevoir un appel d'en haut. », putain, c'est bon. Les lézards se regroupent, ils ne veulent pas que j'écoute ce qu'ils racontent. J'ai le temps de me relever et d'épousseter ma combinaison. Le soleil rouge est tout de même accablant, je sens mon oxygène se réchauffer malgré le système de réfrigération. Je fais un petit signe aux groupes, pensant qu'au moins un me remarquera mais personne ne bouge, ils sont en plein débat. La situation devient emmerdante, s'ils se mettent à discuter les putains d'ordres... « Oh ! Je vais y aller. », je me dirige doucement vers le vaisseau, balançant de rapides coups d’œil par dessus mon épaule. Mais cela est inutile, ils ne font pas attention à moi. Une fois arrivé au niveau du vaisseau, j’appuie sur le bouton d'ouverture du sas : « Nous allons vous escorter jusqu'à une ligne réglementaire en dehors de la seconde planète. » la voix est claire et distincte. Je me retourne, un des douaniers est à quelques pas de moi – le haut-gradé est resté au fond et gueule contre les autres. Il a dû se déplacer très rapidement pour se trouver là avant que je ne rentre dans le vaisseau ; surpris, je ne trouve à lui répondre qu'un vague « merci ». Paco m'attend avec un joint, j'accepte et le grille tout en m'installant aux commandes : « Alors ?
- Ben, ouais, c'est bon.
- Mente nous a aidé ?
- J'imagine, ouais. », après quelques minutes de trajet, nous rejoignons comme prévu la route interplanétaire. Marh fait la gueule, je le comprends. Paco roule un autre joint et après l'avoir bien niqué, il me le tend en m'annonçant qu'il va se coucher. La route est encore longue, j'aborde notre invité : « Ça va ?
- Vous allez me refiler au Service d’État ?
- Ouais.
- Alors non, ça ne va pas.
- Arrête de faire la gueule, t'avais qu'à pas vendre des armes.
- Oui, peut-être.
- Ben, ouais, mec.
- Marrant que je me fasse prendre par un gsène quand même. », Marh dit ça comme une blague basée sur le domaine du commun. Mon talent de détective se met en marche : « Ouais, marrant mais pas si surprenant que ça.
- Quoi ?
- Je dis que c'est pas si surprenant que ça.
- Pourquoi ? – il laisse un silence – Tu... Tu travailles avec eux ? – un nouveau silence – Mais pourquoi est-ce qu'ils t'ont poursuivi alors ?
- Ah, tu comprends que je puisse pas dire grand chose. Par rapport à ta situation proche, je veux dire.
- Vous êtes une bande d'enflures vous les gsènes. Vous vous croyez tout permis, enculés de touristes de merde !
- Hé oh ! C'est du racisme, bordel. C'est du racisme.
- Bien sûr que c'est du racisme. Tu vas pas me dire que la grande idée de l'Ordre n'est pas basée sur le racisme.
- T'es à côté de tes pompes.
- Renseigne-toi avant de vouloir me donner des cours de morale. Ignorant. », les acheteurs étaient donc des gsènes... « L'Ordre » ? Qu'est-ce que c'est que ça, putain ? Il faut essayer d'en savoir plus : « Tu peux pas dire que l'Ordre soit raciste... Ils sont pas si... Tu vois ?
- Vous êtes une belle bande de connards.
- Ben dis-moi ce que t'en penses, sale con.
- Lâche-moi.
- Ben quoi ? », le mec ne veut plus me parler. Je tire un peu sur mon joint. Une chose est sûre, je ne dirai rien au Service d’État. Nous obliger à aller enterrer une armée de reptiles enragés m'est resté en-travers de la gorges. Et puis, cela fait un bon moyen de pression... En fait, peut-être qu'ils sont déjà au courant et ça pourrait même être dangereux de leur en parler, qui sait ? La route est bien entamée et le moniteur d'appel se met à clignoter. Je tends le bras pour l'activer, Mil apparaît à l'écran : « Bonjour – voyant que je met du temps à réponde, elle continue –, c'est Mil, Mil Abb ?
- Oui, oui, bien sûr. Pardon, j'étais un peu surpris de vous voir sur le moniteur.
- Ah ? Je viens voir si vous avez appris quelque chose.
- Nous avons commencé à mener l'enquête, évidemment mais les informations récoltées ne nous permettent pas encore de vous faire un rapport.
- Il n'est pas arrivé jusqu'à la seconde planète ?
- D'après ce que l'on sait actuellement, non, il n'y serait pas arrivé.
- Très bien...
- Mais ne vous inquiétez pas, nous avons quand même bon espoir. », la discussion continue conneries sur conneries, au moment où j'apprends qu'elle a bien fait le virement pour les frais d'ouverture de dossier, je la salue et met fin à la conversation. Je ne suis pas d'humeur empathique, je viens d'échapper à la mort et suis sur le point de toucher un énorme tas de fric, laissez-moi respirer, bordel. Un peu de répit. Nous arrivons aux douanes de la première planète, Marh est resté silencieux, Paco m'a rejoint. Ici, il fait nuit, les lueurs bleues sont partout. En nous approchant du bureau principal du Service d’État, ces dernières deviennent plus fortes. Je gare le vaisseau et demande à Paco de préparer Marh à son transport. Il faut détacher le criminel de sa chaise et lui installer des liens solides basés sur une technologie m'étant inconnue. A première vue, cela me fait penser à un néon. Ce dernier pouvant néanmoins passer, par simple pression sur le boîtier de commande, d'un état relativement flasque à une rigidité renversante. Une fois Marh bien équipé, je dis à Paco que je peux m'en charger et qu'il n'a qu'à m'attendre ici. Je fous le criminel immobilisé sur les caisses d'armes, elles mêmes posées sur le chariot. Ce n'est pas très distingué mais le truc me semble approprié. Mente nous attend à l'entrée accompagnée par une dizaine d'officiels armés, Marh, allongé, est impassible. L'Officielle : « Merci, Mocco. On va s'en charger – le reptile saucissonné est embarqué, le chariot aussi.
- C'était pas très cool de votre part de nous foutre dans ce merdier.
- Mocco, Mocco, Mocco,... Regardez plutôt vers l'avenir. Vous avez une somme conséquente entre les mains.
- Ouais. Je sais pas...
- Bon, nous avons à faire, à la prochaine fois, Mocco. », Mente se retire dans son repère et je fais de même. Paco n'est plus dans le vaisseau. Je m'installe dans un canapé de la salle des commandes et me grille un joint. Faut-il continuer l'enquête pour Mil Abb ? Après tout, le fric n'est plus un problème pour pas mal de temps et il s'avère que ce dossier est compliqué à traiter. S'il ne nous tombe pas un indice sur la gueule, là, comme ça, tout pourrait même s'arrêter pour notre cliente. C'est triste mais le temps m'a appris à me détacher de ce genre de situation. Le sas principal s'ouvre et Paco apparaît : « Tiens-toi bien ! J'ai un cadeau.
- Ah ?
- Je suis allé acheter le Guide Des Mélanges !
- Alors ?
- On va découvrir ça ensemble. ».

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