Terrible et verte

Terrible nation du Suriname. Je suis dans un avion, assis à côté d'un vieux qui ne compte plus, ou n'a même jamais compté, les rails de blanche enfilés. La manœuvre me hérisse le poil à chaque fois qu'elle est effectuée : Victor lâche le manche, plante son couteau dans la brique et en ressort un tas qu'il ne tarde pas à foutre dans son pif. Il reprend ensuite les commandes dans une petite mais significative secousse. Ce vieux con a une idée derrière la tête, il dirige le coucou dans une direction bien précise. Je n'ose pas l'impliquer directement dans une fourberie : « Ça roule ?
- Pardon ?
- Tu sais ce qu'on va faire maintenant ?
- On ne va pas pouvoir rester beaucoup plus longtemps en l'air. Je crois qu'on va devoir se poser.
- Ouais, c'est vrai. Mais bon, il faut trouver un endroit correct. Sans trop de monde autour.
- Oui, enfin… », soudain, il change de langue, je crois que c'est de l'allemand, ou un truc du genre : « Quoi ? – il continue son charabia – Qu'est ce que tu racontes ? Je comprends rien ! – il ne fait même plus attention à moi. Ça y est, il est passé de l'autre côté, la folie l'a prise et il n'en reviendra jamais. J'en viens même à questionner la crédibilité qu'auraient ces mots face à un groupe de linguistes : « les sons gutturaux d'un être perdu » dirait un des intellectuels, pendant que son voisin de table, plus empathique, balancerait sa tête de droite à gauche, ne voulant surtout pas croiser le regard du spécimen : « Les sons me suffisaient à établir un diagnostic » se défendrait-il au débriefing. Personne n'y aurait cru. Victor tapote son casque de l'index. J'ai enlevé le mien depuis longtemps et comprends enfin qu'il est en pleine conversation avec un mec. Je ramasse l'appareil qui traîne à mes pieds et fout ma tête dedans. Les deux parlent en même temps, je n'ai pas l'impression que ce soit très amical. Victor propulse l'avion vers le sol : « On doit se poser, ils vont nous abattre !
- Quoi ? Bordel de merde, qu'est ce que tu racontes ?
- Ils nous ont repéré depuis quelques temps, j'ai essayé de les calmer mais ils ne veulent rien entendre.
- Qui ça putain ?
- L'armée. » ; je sens les roues de l'avion heurter la terre mais je suis trop étourdi pour en tirer une quelconque conclusion. Tout se passe rapidement, ma tête ne tourne pas vraiment mais je n'arrive plus à comprendre ce qu'il se passe. Un homme nous extrait violemment du coucou et nous nous retrouvons, Victor et moi, à genoux, les mains derrières la tête. Autour de nous des militaires exhibant la coke et la weed. On nous fait rentrer à l'arrière d'un camion. A l'intérieur : deux soldats et un noir, ce dernier est sûrement lui aussi prisonnier. Personne ne dit rien, je suis entre les deux soldats, sur un petit banc, Victor et le noir sont en face de nous. Le véhicule démarre et les secousses ponctuent notre trajet. Victor, bien que touché par notre arrestation, tente de communiquer en anglais avec les hommes armés, aucun des deux ne répond. Le noir est vraiment laid, il lui manque quelques doigts et sa jambe droite ne semble pas faite de chair humaine ; voyant le dégoût sur mon visage, il m'interpelle en anglais, que je vous traduis : « J'ai perdu ma jambe durant une récolte.
- Ah, oui. Pardon, je ne voulais pas vous...
- Et j'ai perdu mes doigts quand on a lâché les chiens pour me récupérer.
- Ah, merde. Putain, ils vous ont pas loupé.
- J'essayais de m'enfuir. Je suis resté une semaine dans la jungle, j'ai cru devenir fou.
- J'imagine...
- Non, je ne pense pas. Quand j'ai vu quelqu'un au loin, j'ai ri, j'étais l'homme le plus heureux du monde. Tu penses bien... Cela faisait une éternité que je n'avais parlé à personne. J'ai tapé dans mes mains, je voulais attirer son attention ! Mais, j'ai vite compris que ce n'était pas un ami, il a lâché trois chiens sur moi, des gros chiens. Ils m'ont mangé un doigt, puis un second.
- Ah...
- Les trois chiens ont commencé à se disputer la viande, j'ai essayé de m'enfuir mais avec ma jambe...
- Oui, oui.
- Ils m'ont rattrapé puis ils m'ont mangé un troisième doigt.
- Ah...
- Tu sais ce que c'est le pire dans cette histoire ?
- Non, enfin, non, je vois pas.
- Ils ont mangé mon alliance. Ces chiens ont mangé mon alliance !
- Merde.
- On a mis deux jours pour revenir au campement : moi, la pourriture et ses chiens. J'ai pu fouiller dans la merde de ces saloperies de clébards. J'ai fouillé dans des restes de doigts pourris et digérés. Putain, j'essayais de retrouver ma putain d'alliance.
- Écoute, je suis un peu fatigué, là.
- J'ai juste retrouvé un ongle.
- Moi aussi, j'en ai chié. Tu me raconteras tout ça plus tard.
- C'était l'ongle de mon pouce !
- Putain, arrête. C'est dégueulasse.
- Je l'ai gardé. Et...
- Putain de merde ! Arrête !
- J'ai promis de le faire bouffer à cet enculé !
- Ta gueule !
- Celui qui avait lâché les chiens. », le mec continue à parler mais je ne l'écoute plus. Victor est démoralisé, il n'intervient pas. Après quelques minutes, je sens ma tête tourner, je me fumerais bien un joint mais je ne pense pas pouvoir le demander directement à ces gars. Putain. Le temps passe extrêmement lentement, ma bouche est sèche, mes mains tremblent. Je serais prêt à faire beaucoup pour fumer un peu. Juste un peu. Victor doit encore être défoncé, le con. Je demande une clope à haute voix mais personne ne me répond. Quelques secousses plus tard, je me lance et supplie les mecs de me lâcher un oinj bien chargé. Toujours aucune réponse. Le Noir recommence : « Tu sais pourquoi j'suis là ?
- Putain, ferme ta gueule. J'en ai rien à branler.
- J'étais dans un...
- Ferme ta putain de gueule. Ferme ta putain de gueule !
- J'étais dans un groupe de passeurs. On a eu un problème avec... », j'me lève pour lui faire bouffer mon poing. Le soldat sur ma droite me choppe rapidement, m'attache les mains dans le dos et me fout par terre. Je ne peux plus bouger. Le noir recommence. Je suis en sueur, respirant la poussière, tout mon corps me gratte, les cheveux collant sur mon visage et les mots du nègre qui agressent mes oreilles. L'enfer. La situation dure et l'histoire du noir finit par apaiser mon esprit. Comme une douce défonce, la folie de la situation substitue pour quelques instants l'ivresse d'un joint d'après-midi. Puis tout s'arrête, les yeux bandés, poussé du bout d'un gros canon, les yeux débandés, je me retrouve dans une petite salle, seul, le cul sur une chaise. Je ne suis plus attaché, l'endroit est sombre mais tout cela me semble futile, j'ai envie de fumer un putain de joint. Mes mains tremblent toujours. Il va falloir faire quelque chose d'efficace ; et plutôt rapidement. On risque certainement gros, ils ne doivent pas vraiment aimer les gars qui volent dans un vieux truc avec un gros paquet de came et de weed. Si je dois vendre quelqu'un, je le vendrai ; mais en y réfléchissant, je n'ai pas grand chose à dire, je me retrouve là sans vraiment l'avoir choisi. Je ne fais que subir l'action sans interférer dans son déroulement. Victor a tout orchestré. Un homme entre dans la pièce, petite chemise, beau pantalon, il a l'air tranquille, le mec commence à parler, en français : « Bonjour – il a un léger accent.
- Bonjour.
- Je vais vous poser quelques questions, j'espère que vous me donnerez des réponses correctes.
- Ben, oui, oui. Mais par contre...
- Oui ?
- Ça m'embête de vous demandez ça mais j'ai besoin de fumer un peu.
- Une cigarette ou du cannabis ?
- De la weed. Juste un peu.
- Si vous répondez aux questions, je vous donnerai ça – le mec sort un gros pétard de sa poche, bien fat ; je devine qu'il n'y a pas un poil de tabac là-'dans.
- Okay, okay, allez-y.
- Comment vous appelez vous ?
- Sal Mocco, ma réponse est sèche, directe ; il comprend que je ne veux rien lui cacher.
- Est-ce que vous avouez avoir transporté des substances illicites dans le but de les vendre ?
- Euh... Oui, oui.
- Très bien – il note quelque chose sur un papier.
- Excusez moi mais est-ce qu'on pourrait aller un peu plus vite ?
- Qui est la personne qui vous accompagnez ?
- Victor, je ne connais pas son nom de famille.
- Pour qui travaillez-vous ?
- Un noir, un jamaïcain je crois.
- Vous...
- Pardon mais je pourrais avoir le joint ?
- Après les questions, monsieur Mocco.
- Et si je refuse de répondre ?
- Je demande à ce qu'on vous sectionne le pénis.
- Quoi ?
- On vous coupe le pénis.
- Putain. Je veux juste fumer un peu.
- Après les questions.
- Mais...
- Je vous coupe la bite monsieur Mocco ! Je vous coupe la bite !
- Putain mais...
- Je la met dans un bocal et...
- Donne moi ce joint, putain !
- J'en fais de la confiture.», la porte s'ouvre violemment et un inconnu surgit. Il assomme d'un coup de paluche mon geôlier et me regarde tendrement : « Sal ! Viens mon gars, je te sors de là. », je n'essaye pas de comprendre et me jette sur le mec inconscient. En le fouillant, je me rends compte qu'il n'avait même pas de briquet, l'enculé. Même en livrant Jésus et Hitler à ce fils de pute, la finalité aurait été une tenaille rouillée poinçonnant ma teub ; sans aucune chance aucune de griller le joint promis. Il aurait peut-être commencé par me mettre le cafard dans la bouche et moi, comme un con, j'aurais demandé du feu. Putain, la pire mort imaginable... Je me tourne vers mon sauveur : « T'as un briquet ? », le gus m'en file un et rajoute : « Faut pas traîner, Sal ! ». Le joint s'allume et la fumée me parcourt. Un beau chemin se dessine vers le bonheur. En trottinant dans les couloirs, je questionne le grand gars me précédant : « Qui t'es ?
- Je m'appelle Claude. Je viens vous sortir de là.
- T'as trouvé Victor ?
- Ouais, quand j'ai su que ces cons avaient attrapé un Français et son pote, j'ai sauté dans ma caisse.
- Ben, merci.
- T'es Français. T'as des droits. », je tire méchamment sur le pilon, je ne veux pas en laisser trop se dissiper dans les airs. Après avoir croisé quelques cadavres dans ce qui me semble être un immense labyrinthe, je revois enfin la lumière du jour. Victor est adossé à une grosse berline, il me salue, joint au bec. Je lui montre le mien, il sourit. Claude prend les choses en main : « Les gars, éteignez vos merdes et foutez-vous dans le coffre, on a un beau trajet à se taper et je ne peux pas vous balader ici sans un minimum de précautions. », même si je suis moyen chaud, je balance mon joint à moitié fumé et me cale avec Victor dans la soute. Il fait complètement noir, je ne vois même plus Victor mais ça ne l'empêche pas de m'annoncer calmement qu'il a récupéré la came et la weed. Le pétard m'a bien touché et c'est vrai que je m'en fumerai bien un second : « Hé, Victor.
- Oui ?
- Tu l'connais Claude ?
- Non, non. Il est venu pour nous sauver.
- C'est ce qu'il m'a dit, ouais.
- Il est venu parce que tu es français apparemment.
- Ouais.
- Voilà.
- C'est quand même bizarre.
- C'est vrai.
- Sinon, t'as pas envie de fumer un joint ?
- Si mais on ne pourrait plus respirer, ensuite.
- Ouais... Enfin il suffirait de faire un trou.
- Un trou ?
- Ben ouais, on fait un trou pour que la fumée s'échappe.
- Oui, enfin, je ne sais pas.
- En fait, il faudrait deux trous, un pour la fumée et un pour respirer, au cas où. Si on veut être propre, on peut même faire un trou pour chacun, histoire de pas se gêner. Ça ferait trois trous.
- Comment veux-tu faire les trous ?
- Je sais pas.
- Ou alors, on peut ouvrir le coffre, il y a une poignée à l'intérieur.
- Ouais.
- Alors ?
- Je sais pas, mec. », le coffre s'ouvre. Victor roule un joint, tire un peu dessus et me le passe. Putain, ça fait du bien. La voiture avance rapidement sur une piste de terre, le soleil commence à baisser. Claude gueule qu'on doit fermer le coffre mais on ne l'écoute pas. Un deuxième joint est fumé et tout rentre doucement dans l'ordre. Après une troisième gueulante du chauffeur, on se résigne à replonger dans l'obscurité. La chaleur est étouffante, toute cette weed posée à côté de moi me donne sérieusement envie d'envoyer chier Claude ; sauter par dessus bord avec le colis, zoner le restant de mes jours dans la jungle, bien déchiré. Puis l'image de tous les cadavres me revient à l'esprit. Le mec qui nous a sauvé est réellement motivé. Il a dû zigouiller une bonne vingtaine de gars pour nous récupérer, tout ça parce que je suis français ? Putain. Après un temps indéterminé, la voiture s'arrête, Claude ouvre le coffre : « C'est bon les gars, on est sorti d'affaire, montez à l'avant. ». Je me mets à l'arrière et Victor se pose à côté de notre sauveur – ce qui n'a pas l'air de le ravir. Je roule un énorme joint, quatre feuilles, pour fêter le truc. Claude est assez grand, les cheveux courts, il doit avoir cinquante piges, peut-être plus. Il a une épaisse moustache, porte un pantalon de safari photo et une chemise blanchâtre ; en sentant l'odeur de la weed brûlée, il ouvre la fenêtre. C'est vrai que conduire défoncé est difficile quand on a pas le coup de main. Claude m'inspire le respect, tout comme Victor a pu me l'inspirer avant que je découvre sa vrai folie, d'ailleurs, je me demande quand je découvrirai le vrai Claude... : « Claude, tu fais quoi dans la vie ?
- Ouf... Je suis dans l'armée.
- Ah bon ?
- Oui, c'est comme ça que j'ai su pour toi... Et Victor.
- Ah oui.
- Oui, oui.
- Mais t'es genre quoi ?
- Ce n'est pas très intéressant. Regardez ! On passe la frontière, putain, sentez ça : La France ! ». Un vieux pont en cordes nous permet de traverser une large étendue d'eau. Ô, toi, verte Guyane française.

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