Tranche de pastèque et concert des Wampas

Ce matin, je mange une tranche de pastèque. Bien fraîche, bien croquante ; je me régale. Les fruits, c'est mon truc. Quand t'es défoncé, la bouche sèche et que la grosse dalle arrive, rien de mieux que de se caler devant la télé avec une grappe de raisins blancs, des chips et une bouteille de San Pellegrino. Alterner sucré, salé et lavement pétillant dans un crescendo de questions plus dures les unes que les autres, le tout orchestré par un Julien Lepers bouillonnant.
Je m'allume un joint. Il fait toujours aussi chaud, les deux fenêtres sont ouvertes mais impossible de respirer. Je vais me poser sur celle de droite pour, tranquillement, continuer ma détente matinale. La rue est déserte, je sens une légère brise, celle qui refusait de rentrer dans mon appartement ; celle qui faut aller chercher, celle qui se mérite. C'est ce que j'appelle le pied.
Je vois une petite poule arriver du coin de la rue. Une jolie robe claire, pas très aguicheuse mais assez pour ne pas laisser indifférent. Elle avance doucement vers ma fenêtre, jusqu'au moment où je peux apercevoir ses yeux. Ne pas lever la tête, ou au moins daigner m'accorder un regard, est une simple politesse pour le moment, ça deviendra un gène dans quelques instants. Elle sent le poids de mon attention sur son joli décolleté. Il n'y a personne dans la rue, je fume un pétard, qu'est ce que je pourrais bien regarder d'autre ?
Elle lève enfin les yeux, et n'est pas surprise de me voir la mater. Elle sourit à moitié en voyant le joint et je lui rends son sourire, le lourd pétard commence à glisser. Je tends la main pour essayer de le rattraper au vol mais le foyer m'empêche, en me cramant l'avant-bras, de le saisir. La weed saucissonnée dans la fine feuille tombe lamentablement dans la rue. La fille se marre ouvertement. Pas moi.
Je prends mes clefs, mon badge et je descends les escaliers. J'ouvre la porte de l'immeuble et repère le joint à quelques mètres de là. Je m'avance, la fille est déjà loin, et je ramasse le cafard. Je tire rapidement une grosse taffe pour éviter qu'il ne s'éteigne. Le foyer rougit et mes yeux se plissent. J'ai une envie de fruits. Une grosse envie. La pastèque était cool mais pas très raffinée ; je connais un restaurant dans le centre qui fait de superbes salades de fruits, assez copieuses et pour une somme raisonnable. Le métro est à cinq minutes à pied, je me met doucement en marche, en essayant de garder un rythme régulier sur le joint : il ne faudrait pas que je me retrouve à devoir le finir dans la rame, ce serait chiant. Les bouffées s'enchaînent et mes pas deviennent de plus en plus ridicules. Quelques minutes plus tard, je vois enfin l'entrée du métro, il me reste un peu de joint dans la bouche, je le tue en mode aspirateur. En descendant l'escalier, je me rend compte que j'ai oublié ma carte de métro. Heureusement, je vois une vieille dame avec son caddie passer par l'entrée handicapé, elle m'évitera de jouer à l'acrobate. J'accélère le pas et réussis à passer avant que le petit portillon ne se referme. Dans le métro, il y a quelques règles à respecter quand on est complètement raid à la weed. Le temps peut sembler terriblement long en compagnie du bas fond de la vie Toulousaine. Une vieille qui vous observe un peu trop longtemps à votre goût se transforme en puttasse indic' des flics, les regards se croisent, des choses se disent mais on ne comprend pas forcément quoi et pourquoi. La position de vos mains n'est jamais satisfaisante à leurs goûts, ils trouvent toujours quelque chose à redire, ils sont emmerdants. Personnellement, en passant le tourniquet, je sais que je rentre dans une fête foraine, que je vais voir des choses terrifiantes, hilarantes, incompréhensibles ou même impossibles. Rien n'est grave, là-dedans. Le plus important est de prendre ça avec un certain humour, de rentrer dans la rame de métro, de regarder quelques secondes à droite, de croiser le maximum de regard et de faire la même chose pour la gauche. Les gens hésiteront plus à regarder quelqu'un avec qu'ils ont déjà échangé un contact visuel, qu'un petit mec ressemblant à une pute apeurée. Rentrer en position de soumission, en se disant que ça va passer rapidement, est la pire des choses à faire dans cette fosse aux lions. Toute cette merde se règle généralement avec un gros casque et de la musique de négros ; mais il faut quelques fois faire sans. Rien de spectaculaire cette fois-ci, j'émerge du métro et un beau soleil vient me déchirer la rétine. Je sors un de mes joints de secours de mon porte-monnaie – ceux à utiliser en terrain hostile quand il n'est plus possible d'avoir sa weed à la main et de rouler son buzz – me l'allume et m'avance vers la rue du petit restaurant à la salade fruit légendaire. Quelques pas plus loin, je vois bien que la terrasse est quasiment vide, il doit être onze heure ou pas beaucoup plus tard. C'est une heure parfaite pour fumer son pétard, manger quelques fruits et prendre un bain de soleil. Personne pour vous faire remarquer l'indignation générale de vous voir là, seul, puant ; et manifestement assez défoncé pour n'en avoir rien à foutre. Parfait.
Arrivé devant les tables, j'écrase ma fin de joint à terre et m'avance. Je le vois tout de suite : ces chaises sont de vraies saloperies. Le dossier – par une élégante courbure – et le pose-cul – par de gracieux accoudoirs – délimite la norme. Celle à ne pas dépasser pour être de ceux qui sortent dans la rue et qui ont les couilles de s'arrêter à un café à la vue de tous. Dans cette grande représentation théâtrale que sont les centres-villes, chaque rôle est attribué par de petits détails qui obligent le monde à se soumettre au scénario. Ainsi, si ton cul s'obstine à ne pas rentrer dans une de ses chaises, le maire, équipé de jumelles, au sommet de son haut perchoir, s'attend clairement à ce que tu passes ton chemin. Et si possible avec la honte qui est due à ton manque évident de perspicacité, forcément. Mais, quitte à retrouver le maire étouffé dans ses propres vomissures, je m'enfonce violemment dans cet exemple typique du manque global d'humanité de ces étranges endroits citadins ; la situation n'est pas forcément agréable mais le sentiment de lutte morale suffit à ne pas me lever et partir.
Un homme ne tarde pas à venir me voir : « Bonjour.
-Bonjour ... ». Son regard se fait plus pressant : « Vous prendrez ? ». Un doute me submerge, qu'est ce que je dois prendre ? Puis le tout me revient violemment ; la salade de fruits. « Vous avez toujours des salades de fruits ?
- Oui, bien sûr ; il y a la Petite Camille et la Girelle.
- Ah … ». Tout ça m'a demandé une quantité d'énergie phénoménale. Le soleil tape grave, j'ai marché sur plusieurs rues et ma tête tourne. J'ai l'impression d'avoir atteint un des objectifs de ma vie. De pouvoir écraser ma main contre celle de mon partenaire avec un sourire satisfait, « Vas-y, à toi de jouer ». Le relais, le grand relais. Ce serait tellement logique, après tous ces efforts. Mon regard se perd dans le vague. « La Petite Camille coûte cinq euros cinquante, la Girelle en coûte sept », le gars n'est pas agressif mais je sens qu'il pourrait le devenir. Je lâche un « Girelle », à demi-étouffé ; grâce à Dieu, il comprend ma commande. Le serveur s'éloigne, déterminé à me faire ma salade de fruits, ou du moins à demander à ce que quelqu'un la fasse. Tout cela me laisse le temps d'observer les passants, de regarder ce qu'ils regardent, de demeurer passif dans le spectacle de la ville. Je m'allume un joint de secours.
Il y a beaucoup de chinois dans cette ville. Depuis que je suis là, je les vois se ramener de plus en plus nombreux. Au début, j'allais leur acheter des nems, parce que c'était pas cher et que ça changeait des burgers ou des pizzas. Puis une fois j'y suis allé un peu tard pour bouffer sur place et j'ai pu voir l'arrière boutique. Avec toute la famille. Il y avait une fille pré-pubère qui jouait à World of Warcraft sur un ordinateur portable, une vieille qui buvait du thé, deux mecs de vingt piges qui jouaient aux cartes et une fille un peu plus vieille qui passait simplement dans la pièce pour aller à l'étage grâce à l'escalier du fond. Le chinois avait ouvert la porte pour dire à la petite pré-pubère de me préparer une table. Ça l'a d'abord fait un peu chier de quitter son jeu mais elle a fini par foutre une nappe en papier et des baguettes sur la table que je lui montrais du doigt. Je les revois là, bien installés ; ces chinois. Ces chinois de merde. Ces putains de chinois de merde. Mais le serveur me sort de mes rêveries patriotiques et me présente la belle Girelle. C'est à pleurer.
Il y a un tapis de tranches de kiwi et pamplemousse qui recouvre l'assiette. Sur ce tapis, des formes sont dessinées à l'aide de raisins, fraises, framboises, prunes et dés de bananes. Le tout est finement arrosé de coulis de cassis. On reconnaît un certain style, une certaine envie de faire plaisir par de petites attentions. Les fruits sont bien choisis et de très bonne qualité. C'est parfait pour accueillir une pâteuse dégueulasse. Le patron, un soir, un peu bourré, m'avait confié que ces assiettes de salades de fruit représentaient toujours des paires de seins aspergés de sperme. Mais je crois que depuis, la tradition s'est perdue ou bien les cuisiniers n'osent plus le faire. Faut dire que le patron est parti ouvrir un café de l'autre côté de la ville et qu'il n'est plus souvent là. Le plaisir de la manger est néanmoins intact. Je termine rapidement l'assiette puis je commande une bière. Quand j'arrive au trois-quart du verre, je commence à réunir mes affaires pour préparer le décollage. Je vérifie que j'ai bien mon briquet, mon larfeuille et tout ce que j'aurais pu éventuellement poser sur la table. C'est bon, j'ai tout ce qu'il me faut. J'écrase ma fin de joint dans le cendrier et lève le coude. Je pose la somme que je dois sur la table et me redresse. Cette chaise m'a fait mal au cul et je suis vraiment complètement défoncé. Le soleil tape toujours. Il faut partir d'ici … Mais en regardant sur ma gauche, je vois ce que j'aurais du voir depuis longtemps. Trois flics qui, ayant remarqués que je me levais, me scrutent à leur tour. Nos regards se croisent, l'espace d'un instant, j'ai l'impression de perdre pied. Le choc est brutal, si j'avais pu les voir ne serait-ce que dix secondes plus tôt, j'aurais été prêt à cette rencontre rapprochée mais là, tout est trop précipité, il me faut plus de temps. Mes yeux se baissent, dominé, implorant une pitié divine, celle pouvant accepter de détourner le faisceau malveillant pointé dans ma direction ; que je puisse, tranquillement, rentrer chez moi. Les choses se bousculent dans mon crâne et je commets une erreur scandaleuse : je me rassois, l'air de rien, les yeux vers le sol. J'attends quelques secondes et jette un coup d’œil dans leur direction, seconde erreur. Les trois ont suivi ma réaction de A à Z, nos regards se croisent à nouveau. Ils me fixent et, conscient de ma première erreur, je les fixe aussi. Le serveur, ce brave homme, choisit ce moment pour récupérer l'argent posé sur la table et me demande si je veux autre chose. J'en profite pour la jouer cool et lui annonce que la salade de fruit est toujours au top, ici ; tout en refusant son invitation à consommer de nouveau. Il sourit poliment et se casse avec mon fric. Les flics sont maintenant un peu plus loin mais soudain, ils s'arrêtent. Ils parlent. Quelle bande de connards. Je sens que l'un d'eux va se retourner mais c'est trop tard, je suis déjà en train de courir. Courir pour sauver ma peau. Je cours dans la rue, esquivant les petites vieilles, j'ai l'impression que mon cœur va exploser. Je ne regarde pas derrière moi. J'arrive sur un grand boulevard et me précipite dans un taxi stationné à quelques mètres de là. Je lui crache mon adresse à la gueule et le taxi s'envole. Je regarde vers le trottoir que je viens de quitter : plus de trace des flics. J'avoue ne pas savoir s'ils m'ont suivi. Peut-être qu'ils n'ont pas vu ma course folle, est-ce qu'un des flics s'est au moins retourné ? Je ne sais plus. Il est possible qu'ils ne m'aient pas coursé après tout ; mais ce n'est pas ce que je raconterai. Le taxi arrive en bas de mon immeuble, je le paye, et rejoins mon étage. J'arrive chez moi, m'effondre dans le canapé et me roule un joint. J'allume la télévision, il y a un concert des Wampas.

3 commentaires:

  1. http://www.youtube.com/watch?v=gYi7Dd2Ep88

    Como se saca un moco con cinco dedos ?

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  2. Putain de mexicains. Putain de putain de mexicains. Et putain de toi. Remonter une vidéo de 26 vues, comme ça. C'est dur.

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